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L'évolution de la reliure : de l'artisanat du XIXe siècle à l'ère numérique.

Au début du XIXe siècle, la reliure connaît un regain d'activité à Paris, où 120 relieurs étaient répertoriés en 1801. Cependant, ces artisans travaillent souvent dans de petits ateliers et souffrent de revenus fluctuants. Au cours de ce siècle, la variété des matières de couvrure et des couleurs s'élargit, renouant avec des techniques anciennes telles que la couture sur nerfs et la forte endossure. Paradoxalement, cette période est aussi marquée par la mécanisation des ateliers et l'introduction de matières moins onéreuses, comme la percaline (une toile de coton lustrée), ce qui réduit les coûts de production des reliures.

La mécanisation de la reliure et l'apparition de la percaline transforment le métier. Ces changements permettent une augmentation considérable de la production industrielle, donnant naissance à la reliure d’édition. Ces nouvelles reliures, moins coûteuses, facilitent l'identification des collections de livres en librairie ou en bibliothèque, comme la Bibliothèque rose lancée en 1856. Malgré la production de masse, il existe encore des reliures d'édition plus luxueuses, dites "reliures parlantes", qui dialoguent avec le texte et valorisent le travail des relieurs grâce aux expositions où leur savoir-faire est largement publicisé.

Vers la fin du XIXe siècle, les premières écoles professionnelles de reliure, comme l'École Estienne créée en 1889, voient le jour. Certains bibliophiles préfèrent des reliures imitant les styles anciens, mais le métier s'enrichit de nouvelles influences et savoir-faire d'autres artisans, tels que les joailliers, et continue d'innover. Au XXe siècle, la profession s'ouvre à des créateurs venus de divers horizons, des arts décoratifs aux Beaux-Arts, voire à des autodidactes comme Jean de Gonet. Des figures féminines majeures émergent également, comme Rose Adler, rompant avec la tradition qui cantonnait les femmes à des tâches subalternes dans les ateliers de reliure.

Le XXe siècle est une période de grande créativité et d'expérimentation pour la reliure. Les relieurs explorent toutes sortes de matériaux exotiques tels que le galuchat, la peau de raie, le bois, le nickel, le plastique ou le plexiglas. Les styles artistiques variés, de l'Art déco à l'abstraction en passant par l'art cinétique, trouvent leur expression dans la reliure. La Bibliothèque nationale joue un rôle central dans la promotion de la reliure d'art, en parrainant des sociétés comme la Société de la reliure originale (SRO) en 1945 et en organisant des expositions, comme celle de 1978 consacrée aux relieurs Georges Leroux, Monique Mathieu et Jean de Gonet.

Aujourd'hui, la reliure, nécessitant une grande qualification, se tourne souvent vers la restauration en raison d'une clientèle bibliophile en diminution. Paradoxalement, la reliure manuelle devient un loisir apprécié par de nombreux amateurs de livres. Les œuvres des relieurs continuent d'être admirées lors de magnifiques expositions, telles que celles organisées par la Bibliothèque historique de la Ville de Paris ou la Bibliothèque nationale de France, qui a consacré une exposition à Jean de Gonet en 2013. La revue Art et métiers du livre témoigne de l'intérêt persistant pour cet art.

Cependant, l'avenir de la reliure est incertain face aux défis posés par le numérique et les nouvelles formes de livres d'artistes (livre-accordéon, livre-tunnel…) qui se prêtent moins à la reliure traditionnelle. La question demeure : cet art technique, riche de deux millénaires d'histoire, peut-il survivre à l'ère numérique ?

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