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L'édition française sous l'Occupation : censure, propagande et collaboration.

La Seconde Guerre mondiale a marqué une rupture brutale dans l'évolution éditoriale française, interrompant l'élan des décennies précédentes. La montée de la censure et de la propagande a mis les éditeurs français devant un dilemme moral et professionnel : collaborer avec l'occupant nazi ou résister en risquant de lourdes répercussions.

Le Commissariat général à l'information et la censure préventive

Avec la crise de l’été 1939 et la déclaration de guerre à l’Allemagne le 3 septembre, le gouvernement français a rapidement mis en place un Commissariat général à l’information, présidé par Jean Giraudoux. Ce commissariat organisait un « contrôle préventif des publications », autorisant l’interdiction de celles jugées inadéquates. Cette censure de guerre s’est intensifiée avec l'interdiction de la presse communiste, conséquence directe du pacte germano-soviétique.

L'Occupation allemande et la politique de propagande

L'arrivée des troupes allemandes en France a radicalement changé le paysage éditorial. L’Occupant a instauré une politique de censure et de propagande, utilisant la collaboration d'éditeurs et d'auteurs pour écraser la résistance intellectuelle. La Propaganda Abteilung, appuyée par l’ambassade d’Allemagne et l’Institut allemand, a joué un rôle crucial dans ce processus. L’ambassadeur Otto Abetz et le lieutenant Heller ont cherché à établir des liens personnels avec les éditeurs et les auteurs, organisant même des voyages de propagande en Allemagne.

Les listes de livres interdits

En août 1940, les autorités allemandes ont saisi 143 ouvrages en bibliothèques et librairies, listés dans ce qu’on appelait la « liste Bernhard ». Les éditeurs ont été encouragés à retirer de leur catalogue les ouvrages anti-allemands, anti-staliniens, ou ceux écrits par des auteurs juifs ou communistes. En octobre 1940, la « liste Otto » publiée dans la Bibliographie de la France, contenait 1 060 titres interdits, signés d’auteurs tels que Malraux, De Gaulle, Freud ou Vicki Baum. Cette liste visait à promouvoir une atmosphère favorable à l’Occupant et à instaurer un contrôle éditorial.

Concessions et collaboration des éditeurs

Les éditeurs ont espéré que des concessions volontaires pourraient leur permettre de continuer leurs activités sans intrusion directe des Allemands. Malgré cela, les maisons d’édition juives n’ont pu éviter « l’aryanisation » de leur direction et de leur capital. Les éditions Ferenczi et Calmann-Lévy ont été aryanisées et utilisées comme instruments de la propagande allemande.

Contrôle renforcé et restrictions croissantes

À partir de juillet 1941, les restrictions se sont alourdies. Il était interdit de publier ou de rééditer des œuvres anglo-saxonnes postérieures à 1870. En mars 1942, une nouvelle liste Otto a banni les livres traduits de l’anglais (sauf les classiques) et du polonais, ainsi que ceux écrits par des auteurs juifs ou retraçant la biographie d’un Juif. En mai 1943, une troisième liste a interdit la littérature russe et l’œuvre complète de 41 écrivains.

La pénurie de papier

Le papier, rare en raison de la guerre, a été contingenté à partir de décembre 1941. Le gouvernement de Vichy a tenté de contrôler les allocations de papier via une Commission, mais les quantités disponibles ont chuté dramatiquement, atteignant seulement 15 % de la consommation d’avant-guerre en 1942.

La collaboration dans l’édition

Certains éditeurs, par prudence ou par conviction, ont évité de s’engager trop ouvertement dans la collaboration. Toutefois, ils ont fait des concessions en publiant des ouvrages de propagande pour maintenir leurs activités. La situation de Gallimard est emblématique : la réouverture de la maison d’édition a été conditionnée au remplacement de Jean Paulhan par Pierre Drieu La Rochelle à la direction de la NRF. Cependant, Paulhan a continué son travail éditorial en clandestinité.

Résistance et publication clandestine

Un petit nombre d’éditeurs ont choisi de résister ouvertement ou de cesser leurs activités, comme Émile-Paul frères. Les éditions de Minuit, fondées par Pierre de Lescure et Jean Bruller (Vercors), ont publié des textes de combat clandestins, malgré les risques. Le Silence de la mer de Vercors est un exemple notable, publié en 1942.

Épuration et après-guerre

À la Libération, les éditeurs ont été soumis à l’examen de la Commission interprofessionnelle d’épuration. Les plus compromis ont été jugés par la Cour de justice. Quelques-uns, tels que les profiteurs de l’aryanisation de Calmann-Lévy et Ferenczi, ont été lourdement condamnés. Albert Lejeune a été exécuté, et d'autres comme Bernard Grasset ont été sévèrement sanctionnés. Cependant, la plupart des grands éditeurs d’avant-guerre ont survécu à l'épuration, prêts à affronter la concurrence de nouveaux éditeurs dans la France libérée.

Conclusion

L'Occupation a profondément marqué l'édition française, entre censure, propagande, et collaboration. Malgré les défis, certains éditeurs ont su préserver une certaine intégrité, tandis que d'autres ont succombé à la collaboration par nécessité ou opportunisme. L'épuration d'après-guerre a cherché à rétablir une certaine justice, mais a laissé une empreinte durable sur le monde de l'édition

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