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Charles Bouret : un libraire hispaniste et bibliophile d'exception.
Charles-Adolphe-Henry Bouret (1841-1892) est une figure incontournable du monde de la librairie et de la bibliophilie du XIXe siècle. Héritier d’une tradition familiale ancrée dans la passion des livres, il a su marquer son époque par ses choix audacieux et ses goûts raffinés. Retour sur le parcours fascinant de ce libraire hispaniste et collectionneur paradoxal.
Les origines familiales : des racines modestes à une ascension remarquable
Fils d’Adolphe-Émeri Bouret, un vannier originaire d’Orléans (1816-1876), Charles Bouret a grandi dans une famille modeste. Son père, envoyé à Paris pour travailler comme commis dans la librairie espagnole de Jacques-Frédéric Le Cointe et Antoine Lasserre, a su gravir les échelons pour devenir libraire. En 1850, Adolphe-Émeri s’associe avec Frédéric Rosa, successeur de son père, Frédéric-Guillaume Rosa, un spécialiste des livres espagnols. Cette association conduit à la création de la « Librería de Rosa, Bouret et CIA », implantée au Mexique en 1854.
Après le décès d’Adolphe-Émeri en 1876, Charles Bouret reprend les rênes de l’entreprise familiale et en diversifie les activités. Sous sa direction, la librairie espagnole de la rue Visconti à Paris devient un véritable centre culturel et un lieu d’échanges pour les amateurs de littérature hispanique.
Un bibliophile paradoxal : entre tradition et modernité
Charles Bouret se distingue par une approche paradoxale de la bibliophilie. Contrairement à la plupart de ses contemporains, il se concentre sur les livres modernes et les éditions contemporaines, plutôt que sur les ouvrages anciens ou rares. Inspiré par le libraire et collectionneur Conquet, il enrichit sa bibliothèque de volumes illustrés par des artistes renommés et reliés avec soin par des artisans prestigieux comme Marius Michel, Chambolle, et Cuzin.
Cependant, il fait quelques exceptions notables en accueillant dans sa collection des ouvrages illustrés du XVIIIe siècle et des publications à gravures sur bois datant de 1830 à 1850. Cette approche hybride révèle un intérêt pour l’esthétique et la qualité d’exécution, plutôt que pour l’ancienneté seule.
Son ex-libris, gravé par Deville, reflète son ambition personnelle. Ornementé et portant la devise espagnole « Siempre más » (« Toujours plus »), il symbolise l’état d’esprit d’un homme dévoué à l’amélioration et à l’élévation de ses collections.
La dispersion d’une bibliothèque exceptionnelle
Après la mort de Charles Bouret en 1892, sa bibliothèque, composée de près de 1 328 ouvrages, est dispersée lors de deux ventes aux enchères organisées en février et mars 1893. La première partie de la vente, consacrée aux livres modernes et illustrés, rapporte la somme impressionnante de 120 000 francs.
Parmi les lots remarquables, citons :
Tolla (Hachette), exemplaire sur Japon, relié par Marius Michel, avec une aquarelle de Myrbach (780 fr.)
Les Contes drolatiques de Balzac (1855), exemplaire sur Chine, relié par Reymann (945 fr.)
Les Poésies d’André Chénier (1862), enrichies de 37 aquarelles de Paul Avril, reliées par Joly (2 165 fr.)
Les Œillets de Kerlaz d’A. Theuriet, édition unique sur Japon, avec dessins originaux de Rudaux et Giacomelli, reliée par Marius Michel (2 165 fr.)
Fromont jeune et Risler aîné de Daudet, comprenant 12 dessins originaux d’Emile Bayard, édition Conquet (2 220 fr.)
La seconde partie de la vente, réunissant des ouvrages plus courants, produit une somme supplémentaire de 18 312 francs.
Une quête permanente d’éditions uniques
Charles Bouret n’était pas seulement collectionneur, mais également un perfectionniste passionné. Il cherchait à enrichir chaque ouvrage de dessins originaux et à en faire des pièces uniques. Il suivait de près les publications des grands éditeurs de son temps, comme Jouaust, Conquet, Launette, et Hachette, en acquérant des exemplaires sur papiers de luxe (Hollande, Chine, Japon, etc.).
Son intérêt ne se limitait pas aux livres. Il collectionnait également des journaux illustrés et des revues artistiques, comme Le Chat noir et Les Lettres et les Arts, dont les collections complètes furent adjugées respectivement à 485 et 930 francs.
L’héritage d’un passionné discret
Malgré son enthousiasme pour les beaux livres, Charles Bouret restait un homme réservé. Il partageait rarement sa collection, qu’il considérait comme un plaisir personnel. Cette discrétion explique sans doute la parfaite conservation des ouvrages, qui furent unanimement salués lors des ventes aux enchères.
L’œuvre de Charles Bouret est un témoignage poignant de l’évolution de la bibliophilie au XIXe siècle. Ses choix éditoriaux, son intérêt pour les éditions contemporaines et ses collaborations avec des artisans renommés font de lui une figure emblématique de son temps. Aujourd’hui encore, ses ouvrages et reliures continuent de fasciner les amateurs de littérature et d’art.
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