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H. P. Lovecraft : de l'ombre à la lumière, le triomphe d'un écrivain maudit.
Écrivain américain méconnu de son vivant, H.P. Lovecraft entre aujourd’hui dans la prestigieuse collection de La Pléiade, consacrant ainsi une œuvre unique dans la littérature mondiale. Auteur de trois romans courts, d’une cinquantaine de nouvelles et de nombreux poèmes, Lovecraft est le créateur d’un univers où l’horreur côtoie des forces ancestrales menaçant constamment l’humanité. Ce « loser magnifique » longtemps ignoré s’affirme désormais comme une figure littéraire majeure, influençant la culture populaire, la littérature, le cinéma et même la musique.
Un parcours marqué par l’isolement et la pauvreté
Howard Phillips Lovecraft, né en 1890 à Providence dans le Rhode Island, mène une existence marquée par les drames familiaux et la solitude. Son père décède dans un hôpital psychiatrique alors que Lovecraft n’a que huit ans, et sa mère, atteinte de neurasthénie, le surprotège, le maintenant dans un isolement qui influencera son imaginaire. En 1924, il épouse Sonia Greene, femme indépendante et cosmopolite. Cependant, l’union ne dure guère et le couple se sépare après seulement deux ans de vie commune. Revenu à Providence en 1926, Lovecraft s’installe chez l’une de ses tantes. C’est dans ce cadre familier et solitaire qu’il écrira ses plus grands textes.
Malgré sa production littéraire prolifique, Lovecraft reste méconnu et méprisé de son vivant. Sa nouvelle « La Couleur tombée du ciel », publiée dans Amazing Stories, lui rapporte à peine 25 dollars, un salaire dérisoire par rapport aux 4 000 dollars que F. Scott Fitzgerald perçoit pour une nouvelle à la même époque. Lovecraft, refusant de transiger sur la qualité de son œuvre, ne se laisse pas dicter ses choix par les éditeurs et préfère renoncer à être publié plutôt que d’accepter des modifications qu’il juge insupportables. La précarité de sa vie l’accompagnera jusqu’à sa mort, en 1937, des suites d’un cancer de l’intestin, alors qu’il n’a jamais vu son nom sur la couverture d’un livre relié.
L’obsession de l’indicible et du surnaturel : les chefs-d’œuvre de Lovecraft
La période qui suit son retour de New York, ville qu’il a profondément détestée, marque l’apogée de son œuvre. Dans les années 1930, Lovecraft produit une série de récits qui forgeront sa réputation posthume. Parmi eux, « L’Appel de Cthulhu », texte fondateur de son mythe éponyme, où il introduit la figure monstrueuse de Cthulhu, une entité cosmique plongée dans un sommeil éternel sous les eaux. Ce texte, publié en 1928, devient l’une des œuvres les plus célèbres de l’écrivain, inspirant notamment des œuvres graphiques, comme l’illustration signée François Baranger.
En 1931, il achève son chef-d’œuvre, Les Montagnes hallucinées, mais l’éditeur de Weird Tales, son principal point d’accès au public, refuse de le publier, le jugeant « non convaincant ». Lovecraft, découragé, envisage même d’abandonner l’écriture. Ce n’est qu’en 1939, deux ans après sa mort, que son ami August Derleth parvient à faire publier le texte dans son intégralité. Par la suite, d’autres textes comme L’Abomination de Dunwich, Celui qui chuchotait dans les ténèbres, ou encore Dans l’Abîme du Temps confirment la richesse de l’univers qu’il a créé, un monde où le surnaturel se mêle à la science et où l’indicible se cache derrière chaque ombre.
Une reconnaissance posthume et une influence culturelle majeure
Lovecraft n’a guère joui d’une reconnaissance de son vivant, mais après sa mort, son œuvre connaît un succès grandissant. August Derleth, devenu son exécuteur littéraire, s’emploie à faire connaître les écrits de son ami en créant Arkham House, une maison d’édition consacrée à son œuvre. En France, c’est Jacques Bergier qui, dans les années 1960, contribue à faire découvrir Lovecraft. L’écrivain Michel Houellebecq, dans son essai H.P. Lovecraft : Contre le monde, contre la vie, décrit Lovecraft comme un génie incompris, dont la vision pessimiste et angoissante du monde moderne trouve un écho dans les phobies de l’époque contemporaine.
L’œuvre de Lovecraft dépasse le cadre strict de la littérature. Son influence s’étend aux arts visuels, avec des illustrations marquantes, comme celles de Philippe Druillet ou de H.R. Giger, qui imagine la créature d’Alien pour Ridley Scott. Le cinéma a tenté de capturer l’essence de son univers, mais les adaptations sont souvent difficiles. John Carpenter, grand admirateur de Lovecraft, réalise une trilogie d’inspiration lovecraftienne, avec The Thing, Prince of Darkness, et In the Mouth of Darkness, mais peu de films parviennent à traduire la puissance d’évocation des récits de Lovecraft. Dans l’industrie musicale, l’influence de Lovecraft se fait également sentir : Metallica, avec leur morceau instrumental The Call of Ktulu, rend hommage à cet univers où l’horreur surgit des abysses.
La consécration de Lovecraft dans La Pléiade : une reconnaissance tardive
L’entrée de Lovecraft dans La Pléiade marque un tournant dans la réception de son œuvre. Hugues Pradier, directeur éditorial de la collection, explique qu’il est naturel de le voir rejoindre cette collection prestigieuse aux côtés d’auteurs comme Edgar Allan Poe. Lovecraft, par son style, son imaginaire et sa vision singulière du monde, s’inscrit pleinement dans la tradition littéraire, bien au-delà de la simple littérature de genre. Il est le créateur d’un univers mythologique cohérent, un monde hanté de créatures anciennes et de forces cosmiques, où la New England devient le théâtre d’événements surnaturels.
À travers ses écrits, Lovecraft propose une vision matérialiste et désabusée de l’existence. L’humanité, dans son œuvre, apparaît comme une espèce éphémère, ignorée par des puissances indifférentes et sans pitié, les « Grands Anciens », endormis dans des cités perdues. Ses créations, comme Azathoth, Nyarlathotep, Yog-Sothoth ou encore le monstrueux Cthulhu, sont des figures symbolisant l’indifférence et l’hostilité de l’univers envers l’homme. Le Necronomicon, un ouvrage fictif de magie noire attribué à un « Arabe dément », Abdul Alhazred, est un élément récurrent dans ses histoires, un livre maudit qui contient des secrets interdits.
Un héritage sombre et indélébile
L’œuvre de Lovecraft, marquée par une esthétique de l’indicible et une atmosphère inquiétante, continue de fasciner. Sa vision d’un univers hostile, peuplé de créatures amorales et amorphes, a traversé les époques pour s’imposer comme une référence incontournable. À travers ses écrits, Lovecraft a façonné une mythologie qui plonge au cœur des angoisses humaines, une œuvre intemporelle que le public redécouvre avec effroi et fascination. Célébré aujourd’hui comme l’un des grands maîtres de la littérature d’horreur, Lovecraft a, par-delà la mort, trouvé la reconnaissance qu’il n’avait jamais obtenue de son vivant.
Cette consécration tardive d’un écrivain à la fois génial et tourmenté témoigne de l’attrait profond que continue d’exercer son œuvre. Les fans et admirateurs, de tous horizons, s’accordent aujourd’hui à célébrer celui qui, par-delà la solitude et l’échec, aura marqué l’histoire de la littérature.
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