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Hemingway : les fantômes d’un écrivain traqué.
En juillet 1960, Ernest Hemingway quitte sa villa cubaine pour un séjour à Madrid, tentant une ultime escapade dans un monde qui lui échappe de plus en plus. Hanté par ses angoisses, tourmenté par des douleurs physiques et une créativité en berne, l'écrivain mythique entame une lente descente aux enfers qui se soldera, un an plus tard, par son suicide. Derrière cette fin tragique se cache une histoire peu connue : celle de la traque incessante menée par le FBI, qui a contribué à plonger Hemingway dans un état de paranoïa maladive.
L’ombre du FBI dans les dernières années de sa vie
À la fin des années 1950, Ernest Hemingway est un homme épuisé, rongé par ses souvenirs et ses peurs. Sa santé déclinante, amplifiée par un lourd passé de blessures de guerre, d’addictions et de troubles mentaux, lui complique la tâche d’écrire. Mais ce qui pousse Hemingway vers le gouffre, c’est le sentiment croissant d’être surveillé, traqué. Hemingway est persuadé que des agents du FBI le suivent à chaque instant. Ses proches, amis et collaborateurs, témoignent de cette conviction : des lettres ouvertes, des appels suspects, des hommes étrangement présents dans des lieux fréquentés par l’écrivain. Ce n’est pas de la paranoïa gratuite, mais une réalité : le FBI ouvre bel et bien un dossier sur Hemingway, accumulant des informations et le cataloguant comme un personnage « potentiellement dangereux ».
Ce sentiment de persécution l’envahit de plus en plus. Dans ses lettres, il exprime son désarroi à l'idée que sa vie privée soit épiée. Son téléphone est mis sous écoute, et le FBI ne se contente pas d’un contrôle discret : il emploie des méthodes qui frôlent la provocation, ne cachant pas vraiment ses intentions. Hemingway, hanté par l’idée d’être surveillé, se sent traqué jusque dans les restaurants, où il croit reconnaître des agents déguisés en simples clients. La nuit précédant son suicide, il repère ainsi deux hommes au restaurant qu’il identifie comme des fédéraux. Ce climat de suspicion et de persécution accentue son isolement.
Une vigilance exacerbée depuis la guerre civile espagnole
La méfiance des autorités envers Hemingway trouve son origine dans son engagement politique durant la guerre civile espagnole. En 1937, Hemingway, profondément antifasciste, prend position pour le camp républicain, s’engageant activement aux côtés des combattants en Espagne. Il se rend sur place, écrit des articles pro-républicains, donne des conférences en soutien aux « rouges » et participe à des actions humanitaires, finançant notamment des ambulances pour les blessés. Cet engagement attire l’attention des autorités américaines, qui voient d’un mauvais œil cette sympathie pour des causes liées à des idéaux de gauche.
Dans les années 1940, en pleine Seconde Guerre mondiale, Hemingway s’oppose également à la politique de répression intérieure menée par le FBI. Il signe une pétition dénonçant l’agence comme étant « anti-libérale » et « dangereuse ». Cette attitude le place dans une situation délicate et lui attire les foudres de J. Edgar Hoover, le puissant directeur du FBI. Les tensions s’intensifient au point qu’Hemingway n’hésite pas à railler publiquement Hoover, le comparant même à Hitler, une provocation qui scelle le début de leur relation hostile.
La menace castriste : un prétexte pour le FBI
Dans les années 1950, Hemingway passe une grande partie de son temps à Cuba, où il a établi sa résidence principale. Là-bas, il se lie d'amitié avec Fidel Castro, encore jeune révolutionnaire, luttant pour la liberté de l'île. Bien qu’il ne soutienne pas les idéologies communistes, Hemingway éprouve une certaine sympathie pour Castro, qu’il perçoit comme un combattant courageux. Cette solidarité est toutefois purement émotionnelle et n’a rien de politique. Hemingway comprend très bien les risques de basculement de Cuba vers l’Union soviétique si les États-Unis persistent à ignorer les aspirations du peuple cubain. Dans un entretien avec la presse, il met d’ailleurs en garde : « Espérons que les Américains vont tout faire pour donner aux Cubains une vraie chance. Ne pas le faire, c’est offrir Cuba aux Russes. »
Ces déclarations suffisent pour renforcer la surveillance du FBI à son égard. À leurs yeux, Hemingway est devenu une « menace communiste » potentielle, un écrivain qui, au lieu de défendre les idéaux américains, sympathise avec des figures politiques controversées. Les agents fédéraux accentuent leur pression, ouvrant son courrier, écoutant ses conversations et envoyant des informateurs pour l’observer de près. Ce harcèlement laisse Hemingway constamment sur ses gardes, l’enfermant dans une peur de plus en plus profonde.
Les électrochocs : une tentative désespérée de retrouver la paix
Alors que son état mental se dégrade, Hemingway finit par accepter, sur les conseils de son médecin, un traitement par électrochocs dans une clinique américaine. L’objectif est de traiter ses angoisses et sa dépression sévère, mais le remède s’avère pire que le mal. Ce traitement, dont la brutalité est qualifiée par certains proches de « boucherie mentale », affecte profondément Hemingway. Après chaque séance, il ressent une dégradation de ses facultés cognitives. Dans ses lettres, il confie qu’il perd progressivement la mémoire, la capacité d’écrire et même l’intérêt pour le monde qui l’entoure. Aaron E. Hotchner, l’un de ses biographes, décrira ce traitement comme une « destruction méthodique d’un esprit créateur ».
Loin de le soulager, ces électrochocs l'enferment davantage dans son mal-être. Hemingway, qui entre à la clinique sous un faux nom pour préserver sa vie privée, découvre rapidement que sa discrétion n’a servi à rien. Le FBI a obtenu des informations sur son séjour, et des agents sont en contact direct avec son psychiatre, le docteur Howard Rome. Hemingway craint même que certains internes soient des agents infiltrés, un soupçon qui nourrit son angoisse et son sentiment d'impuissance face à cette surveillance incessante.
Un héritage marqué par la souffrance et la perte
Hemingway n’a jamais pu échapper aux fantômes du suicide, une tragédie qui semble avoir hanté sa famille. Son père s’est tiré une balle dans la tête, un acte qui le marque profondément et influence certains de ses écrits. Après ce drame, Hemingway, encore jeune, récupère l’arme utilisée par son père et la jette dans un lac, un geste symbolique dans lequel il tente de conjurer le destin. Pourtant, cette obsession pour la mort et le suicide le poursuivra tout au long de sa vie, une thématique récurrente qui teinte plusieurs de ses œuvres.
Ce fatalisme s’accentue dans les dernières années de sa vie, exacerbées par la surveillance du FBI et les traitements qui affectent son esprit créateur. Épuisé, miné par une consommation d’alcool excessive et des douleurs physiques, Hemingway réalise qu’il n’a plus la force de lutter. Le 2 juillet 1961, il se suicide, une fin tragique pour un homme autrefois en quête de vie et d’aventures.
Une fin qui ne met pas un terme à son œuvre
Malgré cette déchéance, Hemingway laisse derrière lui un héritage littéraire qui transcende sa fin tragique. Jusqu’au bout, il continue d’écrire, prouvant qu’il possède encore cette capacité de créer qui a fait de lui un monument de la littérature. Plusieurs de ses œuvres, telles que Îles à la dérive et Le Jardin d’Éden, publiées à titre posthume, témoignent de cette flamme intacte. Et en 1964, son manuscrit Paris est une fête, ode nostalgique à ses années de jeunesse à Paris, paraît, ajoutant une touche d’espoir et de beauté à une existence marquée par la douleur.
Le FBI et les pressions extérieures auront joué un rôle indéniable dans la chute de l’écrivain, mais Hemingway demeure, malgré cette fin tragique, une figure intemporelle de la littérature. Ce géant aux pieds d’argile, brisé par les angoisses et les tourments, reste dans les mémoires comme l’un des plus grands raconteurs de vies et d’aventures, un écrivain qui a su donner à ses œuvres une dimension universelle.
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