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Jean Froissart et ses Chroniques : L’incunable Vérard, un chef-d’œuvre de l’histoire littéraire et typographique française.
Parmi les joyaux les plus précieux de la bibliophilie médiévale, rares sont les ouvrages qui allient avec autant de force la beauté matérielle, l'importance historique et la profondeur littéraire que Le Premier, Second, Tiers et Quart Volume de Froissart Des Croniques de France, Dangleterre, Descoce, Despaigne, De Bretaigne, De Gascongne, De Flandres et lieux circunvoisins. Cette édition monumentale, publiée à Paris vers 1495 par l’imprimeur-libraire Antoine Vérard, constitue l’une des toutes premières impressions des célèbres Chroniques de Jean Froissart, dans un format in-folio somptueux qui illustre la transition du manuscrit à l’imprimé dans le dernier quart du XVe siècle.
Photo : Artcurial
Un monument de la littérature historique médiévale
Jean Froissart (vers 1333 – entre 1400 et 1420), natif de Valenciennes, fils d’un enlumineur et prêtre cultivé, fut un chroniqueur hors pair autant qu’un homme de lettres et de plaisir. Curieux, mondain, voyageur infatigable, il consacra sa vie à consigner les grandes heures de la guerre de Cent Ans et les faits d’armes qui ont façonné l’histoire de l’Europe féodale. Ses Chroniques, rédigées avec un rare souci du détail et une vivacité de ton remarquable, couvrent les événements de 1322 à 1400. Elles constituent un témoignage de première main sur les luttes, les alliances, les trahisons et les héros de cette époque troublée, qu’il aborda non seulement en historien mais aussi avec la sensibilité d’un poète.
Dans ses récits, on retrouve cette fascination médiévale pour la chevalerie, l'honneur et l’amour courtois, entremêlée à la violence brute des champs de bataille et à la dureté de la vie féodale. Comme le souligne Barante, Froissart "n’est pas un historien qui ait plus de charme et de vérité… on y retrouve la couleur et le charme des romans de chevalerie". Ce regard mêlé d’idéalisation et de réalisme fait de son œuvre un pilier de la littérature historique médiévale.
L’édition Vérard : un incunable d’exception
L’édition présentée ici est une des toutes premières impressions de ces Chroniques, produite vers 1495 par le fameux imprimeur parisien Antoine Vérard, figure clé de l’édition française à la fin du Moyen Âge. Ce dernier était établi « sur le pont nostre Dame à l'image saint Jehan l’évangéliste ou en la salle du Palais au premier pilier devant la chapelle où l’on chante la messe de messeigneurs les présidents ». Cette adresse unique permet de dater l’ouvrage avec certitude avant octobre 1499, date à laquelle le pont Notre-Dame s'effondra, forçant Vérard à déménager.
L’exemplaire en question appartient à la première émission, comme l'attestent plusieurs éléments bibliographiques précieux : la grotesque "L" à un seul visage sur les titres, les colophons mentionnant l’adresse primitive de l’imprimeur, et la présence à la fin de chaque volume de la marque typographique de Vérard (répertoriée sous le n° LXXVII dans Macfarlane). Les lettrines ornementées et l’impression en caractères gothiques sur deux colonnes de 46 lignes offrent une lisibilité généreuse et une esthétique imposante.
Description matérielle et bibliophilique
Ce splendide volume in-folio réunit les quatre livres des Chroniques dans une reliure d’époque en veau brun, ornée d’un double filet à froid, de fleurons dorés et d’un imposant fleuron central doré à entrelacs sur fond azuré. Sur les plats figurent deux mentions dorées : « Philippes » sur le premier, « Boyssot » sur le second, laissant supposer un propriétaire bibliophile du nom de Philippes Boyssot, dont la trace s’est aujourd’hui perdue.
Si la reliure est aujourd’hui très abîmée — avec mors fendus, coiffes arrachées, plats frottés et dos refait —, l’intérieur du volume est en revanche remarquablement bien conservé. On y observe quelques ratures, taches et un feuillet déchiré, mais également des annotations anciennes à l’encre, témoignant d’une lecture attentive au fil des siècles. La présence de soulignements manuscrits et de commentaires marginaux confère à cet exemplaire un charme supplémentaire, faisant de lui non seulement un objet d’étude, mais aussi un témoin de l’histoire de la lecture.
Provenances prestigieuses
La provenance de ce volume en fait un objet d’un intérêt particulier : en plus de Boyssot, on y trouve une annotation manuscrite datée de 1729 attribuée à un certain général Thierry (?). Le volume a également appartenu à Quarré d’Aligny, bibliophile reconnu, dont l’ex-libris figure sur une garde. Ces traces successives enrichissent l’histoire du livre autant que le texte lui-même.
Une adjudication exceptionnelle
Initialement estimé entre 5 000 et 7 000 euros, cet exemplaire rarissime des Chroniques de Froissart a suscité un vif intérêt lors de la vente ARTCURIAL – Bibliothèque Jean Bourdel, deuxième partie, consacrée aux belles éditions et remarquables reliures, le 20 mars 2025 à Paris. Il a été adjugé à 35 000 euros, preuve de l’engouement persistant des amateurs pour les grands textes fondateurs de la culture française et pour les chefs-d'œuvre typographiques de la Renaissance.
Conclusion : Un héritage littéraire et historique
Les Chroniques de Jean Froissart, à la croisée des chemins entre littérature, histoire et mémoire collective, restent une source incontournable pour quiconque souhaite comprendre le Moyen Âge européen. L’édition incunable d’Antoine Vérard ne se contente pas de transmettre un texte : elle l’élève au rang de monument culturel, en le magnifiant par l’art de l’imprimerie naissante et la somptuosité de la reliure.
Ce volume exceptionnel incarne tout à la fois la permanence du témoignage historique et la beauté matérielle du livre ancien. Il rappelle combien l’objet-livre peut être à la fois support de savoir, œuvre d’art, et trace vivante de ceux qui l’ont lu, annoté, transmis. Un trésor du patrimoine littéraire français, désormais conservé dans les mémoires et les collections avec l’éclat qu’il mérite.
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