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L'évolution de la couleur dans le livre ancien.
L’histoire du livre ancien est intimement liée à celle de l’illustration et de l’usage de la couleur. À l’époque médiévale, les manuscrits sont des œuvres d’art en elles-mêmes, riches en couleurs et souvent enluminés. Ces illustrations, soigneusement colorées, ne servent pas seulement à embellir les pages, mais également à structurer le texte et à faciliter la lecture. La couleur, omniprésente, aide à différencier les sections du texte et à renforcer la hiérarchie des informations. Cependant, avec l'avènement de l'imprimerie, la dynamique de l'usage de la couleur dans le livre subit une profonde transformation.
La couleur dans les manuscrits médiévaux
Durant la période médiévale, rares sont les manuscrits dépourvus de couleur. Les illustrations enluminées en particulier sont conçues pour être visuellement frappantes, avec des couleurs vives et souvent des dorures. Ces enluminures jouent un rôle crucial dans l'organisation visuelle du texte. Par exemple, les lettrines enluminées, ces grandes lettres ornées au début des chapitres, sont non seulement esthétiques mais servent également de repères visuels pour le lecteur.
Le brun de l’encre et le jaune du parchemin créent la base d’un contraste fondamental, mais la palette de couleurs des enluminures s’étend bien au-delà. Le bleu, le rouge, le vert et le doré sont fréquemment utilisés pour rehausser les illustrations, ajoutant à la dimension sacrée ou intellectuelle de l'œuvre.
La révolution de l'imprimerie et le déclin de la couleur
L’invention de l’imprimerie au milieu du XVᵉ siècle marque un tournant décisif dans l’histoire de la production des livres. Le livre imprimé en noir et blanc, plus rapide à produire et plus économique, commence à se répandre largement. Dès lors, les œuvres imprimées s'éloignent progressivement de la pratique des enluminures. On observe une certaine résistance durant les premières décennies de l'imprimerie : les illustrations gravées sont souvent colorées à la main, imitant ainsi les enluminures des manuscrits. Cependant, vers les années 1520-1530, la demande pour ces images colorées dépasse la capacité des ateliers à les réaliser manuellement.
Un exemple frappant de cette période de transition est le fameux Orlando Furioso de L’Arioste, publié à Lyon en 1556. Cette édition comporte encore des traces de l'influence des enluminures, mais elle reflète aussi la tendance croissante vers une production plus simple et en noir et blanc. Les graveurs de cette époque, plutôt que d’essayer d’imiter les enluminures, commencent à embrasser les possibilités du noir et blanc, explorant les subtilités des contrastes et des nuances de gris à travers les techniques de gravure.
La couleur dans les livres du XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles : un usage sporadique mais stratégique
Malgré l'essor du noir et blanc, la couleur continue de jouer un rôle dans certains domaines spécifiques, notamment la reliure. Au XVIIᵉ siècle, les papiers dominotés, ces papiers colorés et souvent gaufrés, sont fréquemment utilisés pour recouvrir les simples brochages. Ils apportent une touche de vivacité à l’apparence extérieure des livres, même si l’intérieur reste souvent en noir et blanc.
À l'intérieur des ouvrages, les couleurs se font plus rares. Elles sont néanmoins utilisées dans certaines circonstances particulières, comme pour les pages de titre ou les pages de garde, ou encore pour les textes imprimés en deux couleurs, généralement en rouge et noir. Cette pratique, qui remonte au Moyen Âge, persiste jusqu’au XVIIIᵉ siècle. Les éditions solennelles ou scientifiques, telles que L’Encyclopédie méthodique de Panckoucke, continuent parfois d’employer la couleur pour accentuer des aspects clés du contenu.
Certaines disciplines, comme l’anatomie, nécessitent également l’usage de la couleur. L’illustration des corps humains, notamment des muscles (myologie), est grandement facilitée par la couleur, qui permet de distinguer plus clairement les différents éléments. En revanche, pour l’ostéologie, qui se concentre sur les os, le noir et blanc est souvent suffisant.
Les nouvelles formes de la couleur : un jeu de contraste et de codes
Si l’usage de la couleur devient de plus en plus rare dans les illustrations gravées, cela ne signifie pas pour autant sa disparition complète. Au contraire, les graveurs du XVIIᵉ et du XVIIIᵉ siècles élaborent des techniques sophistiquées pour "faire de la couleur" en noir et blanc. Ils jouent sur la qualité des encres et des papiers, ainsi que sur la finesse des contours, des hachures et des lignes, pour créer des effets de texture, de densité et de contraste qui rappellent subtilement la couleur.
En héraldique, où les armoiries doivent être aisément identifiables, des codes spécifiques sont développés pour représenter les couleurs à l’aide de hachures et de pointillés. Ce langage visuel complexe permet de maintenir la lisibilité des blasons, même en l’absence de couleur. Cette pratique, codifiée aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, perdure bien au-delà.
Dans des disciplines comme la botanique et la zoologie, la couleur a également une fonction taxonomique essentielle. Cependant, les traités de zoologie et de botanique du XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles sont rarement illustrés en couleur, et il faut souvent se fier aux descriptions écrites pour identifier la teinte des animaux et des plantes. Ainsi, la couleur est présente de manière implicite, transmise par le texte plutôt que par l’image.
De l’enluminure à l’abstraction de la couleur
L’évolution de l’usage de la couleur dans le livre ancien reflète les grandes transformations technologiques et artistiques de la période. De l’exubérance des enluminures médiévales à l’abstraction du noir et blanc des gravures modernes, la couleur n’a jamais complètement disparu, mais elle a changé de rôle. Elle est passée d’un élément décoratif omniprésent à un outil plus discret, mais toujours essentiel, pour transmettre l’information et structurer le texte.
Les livres anciens, qu’ils soient enluminés ou gravés, témoignent ainsi de la richesse et de la diversité des pratiques artistiques à travers les siècles. Ils montrent aussi comment la technologie et l'esthétique se sont influencées mutuellement, redéfinissant le rapport entre texte, image et couleur. Ces ouvrages sont aujourd'hui des témoins précieux d'une époque où la couleur, même réduite à sa plus simple expression, conservait toute sa puissance évocatrice.
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