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La bibliothèque de Jean des Esseintes : un sanctuaire littéraire entre raffinement et obsession bibliophilique.
Dans À rebours, roman emblématique du décadentisme publié en 1884 chez Charpentier, Joris-Karl Huysmans donne vie à une figure littéraire inoubliable : Jean des Esseintes. Aristocrate déchu, reclus volontaire, esthète absolu, des Esseintes incarne l’idéal de l’homme du fin de siècle, désillusionné par la modernité et réfugié dans un univers intérieur fait de luxe, de raffinement et d’extravagance. Parmi les éléments les plus fascinants de cette retraite volontaire dans sa maison de Fontenay-aux-Roses, se trouve sa bibliothèque, véritable musée du livre, révélateur de son âme et de son époque.
Un attachement viscéral aux livres : entre émotion et possession
Dès son retour dans sa demeure, des Esseintes ressent un soulagement quasi physique à retrouver ses livres. Il ne s’agit pas simplement d’un plaisir intellectuel ou esthétique, mais d’un lien profond, intime, presque charnel. Le passage décrit une sensation de reconnexion, comme si l’absence – même virtuelle – avait renforcé la valeur affective de ces objets. Cette redécouverte des beautés oubliées révèle le pouvoir des livres à se régénérer dans le regard de leur propriétaire, devenant des œuvres toujours renouvelées.
Son lit, ses meubles, ses domestiques eux-mêmes semblent plus agréables à la lumière de cette réintégration dans son monde clos, mais ce sont bien les livres qui l’absorbent tout entier. Ce retour à l’ordre, à la routine de ses habitudes, est vécu comme un bain réparateur, une immersion roborative dans le connu, contre le chaos du monde extérieur.
Une bibliothèque éclectique, miroir d’un esprit en quête d’absolu
La bibliothèque de des Esseintes n’est pas une accumulation désordonnée de volumes, mais une construction patiente, méthodique, fruit d’un goût aigu pour le rare, l’étrange et l’oublié. Elle reflète son esprit complexe, tiraillé entre l’attrait du mystique et la recherche du beau formel.
D’un côté, il conserve avec soin des ouvrages ésotériques et alchimiques : les traités de kabbale et de sciences occultes d’auteurs médiévaux comme Archélaüs, Albert le Grand, Raymond Lulle ou encore Arnaud de Villanova. Cette partie de sa bibliothèque témoigne de son attrait pour les savoirs interdits, les philosophies hermétiques, les mystères du monde invisible – un univers parallèle à celui de la religion officielle, où l’intellect se mêle au sacré dans une quête de transcendance.
De l’autre, sa collection de littérature moderne est tout aussi impressionnante. Les auteurs qu’il chérit ne doivent pas être réduits à de simples impressions ordinaires : il refuse de voir Baudelaire, son poète fétiche, imprimé sur du papier grossier et traité avec négligence. Il exige pour lui, comme pour les autres œuvres qu’il affectionne, un écrin digne de leur beauté. C’est là que s’exprime son génie de bibliophile.
L’art de faire du livre un objet d’exception
Jean des Esseintes ne se contente pas d’acheter des livres : il les conçoit, les commande, les fait réaliser sur mesure. Il transforme le livre en un objet d’art, unique, parfait dans sa typographie, son papier, sa reliure. L’édition devient une œuvre en soi, un prolongement de l’esthétique de l’auteur mais aussi de celle du collectionneur.
Pour cela, il fait appel aux meilleurs imprimeurs : Perrin de Lyon pour les caractères anciens, la maison Enschedé de Haarlem pour les lettres de civilité, une imprimerie de Lille pour des corps gothiques rarissimes. Il n’hésite pas à se fournir en typographies neuves en Angleterre ou en Amérique, selon les exigences de chaque œuvre.
Les papiers eux aussi sont choisis avec un soin maniaque. Délaissant les productions industrielles, il opte pour des papiers vergés réalisés à la main dans de vieilles manufactures de Vire, ou fait importer des matériaux rares comme le whatman, le japon nacré, les seychal-mills chamoisés, voire même un papier à chandelle enrichi de paillettes d’or, fabriqué sur mesure par un artisan de Lubeck.
Chaque volume devient ainsi un objet unique, précieux, presque sacré. Des reliures somptueuses, signées par des maîtres comme Lortic, Trautz-Bauzonnet ou Gruel-Engelmann, viennent achever l’œuvre. Peaux rares, soies anciennes, mosaïques, coins émaillés, fermoirs liturgiques : chaque détail compte, chaque livre devient un trésor.
L’édition idéale de Baudelaire : un chef-d’œuvre bibliophilique
Parmi tous ses ouvrages, un volume se distingue par son traitement exceptionnel : une édition unique des œuvres de Charles Baudelaire. Des Esseintes fait imprimer ce livre dans un grand format évoquant celui des missels, sur un feutre japonais d’une douceur incomparable, légèrement teinté de rose dans sa blancheur laiteuse. L’impression, d’un noir velouté, utilise une encre de Chine d’une densité rare. La reliure, en peau de truie couleur chair, est ornée de dentelles noires et piquetée à la place des poils de l’animal. Le tout est si minutieusement accordé qu’il semble avoir été conçu par un artiste visionnaire.
Cette édition devient alors le symbole ultime de son idéal : l’union parfaite entre la beauté du texte et celle de son contenant. En sacralisant ainsi Baudelaire, des Esseintes exprime la quintessence de son goût : le rejet du vulgaire, l’exaltation du rare, et l’amour profond de la forme, jusque dans les détails les plus invisibles.
Une bibliothèque comme autobiographie spirituelle
La bibliothèque de Jean des Esseintes n’est pas un simple lieu de lecture. Elle est une cathédrale intérieure, un musée personnel, une œuvre d’art totale. Elle incarne son refus du monde moderne, sa quête d’absolu, son désir de transcender le banal par l’exceptionnel. Chaque livre y est une pièce choisie, travaillée, sculptée, reflet d’une vision esthétique et métaphysique de l’existence.
À travers cette bibliothèque, Huysmans donne au roman un tour singulier : il ne s’agit plus seulement d’un récit de fuite ou de solitude, mais d’une véritable méditation sur l’art, la beauté, le sens du détail et le rapport intime que l’on peut entretenir avec les objets quand ils deviennent plus qu’utiles – essentiels.
À rebours nous rappelle, avec des Esseintes, que parfois, dans le silence des rayonnages, dans la texture d’un papier rare ou la courbe d’une lettre gothique, se cache tout un monde, riche, secret, et profondément humain.
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