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La Peau de l’Ours : une aventure collective au service de l’art moderne.
En 1904, un groupe d'amateurs d'art, réunis autour de l'avocat André Level, prit une initiative audacieuse : la création d'une collection collective nommée « La Peau de l’Ours ». L'objectif était aussi simple qu'innovant : durant une décennie, ces jeunes passionnés allaient acquérir des œuvres d’artistes émergents, principalement des tableaux modernes, en misant sur l’avenir et la découverte de talents. Le projet se distinguait par son esprit avant-gardiste, dans un contexte où l’art contemporain restait encore largement dédaigné.
Les règles étaient claires et précises, inscrites dans les statuts de cette association. Chaque membre devait contribuer annuellement à hauteur de 250 francs, et un tirage au sort régissait l’attribution des œuvres acquises. Mais l’ambition ne s’arrêtait pas là : dès le départ, il était prévu que cette collection serait mise en vente publique au bout de dix ans. L’idée n’était pas tant de réaliser un profit, mais de soutenir de jeunes artistes en offrant à ces amateurs la possibilité de vivre avec des œuvres, tout en s’assurant que celles-ci seraient, à terme, valorisées sur le marché de l’art.
Le groupe comprenait 11 membres aux profils variés, liés par des affinités familiales ou amicales, parmi lesquels Jacques Level, Robert Ellissen, et Jean Raynal. Ensemble, ils constituèrent une des collections les plus originales de l’époque. André Level, en sa qualité de gérant, jouait un rôle central : c’était à lui de proposer les toiles, qui devaient ensuite être approuvées par un conseil composé de trois membres. Cette organisation rigoureuse permit d’acquérir des œuvres majeures, bien que l'accent fût mis sur des artistes encore peu connus à l'époque, tels que Picasso ou Matisse.
L'originalité du projet ne résidait pas seulement dans son fonctionnement interne, mais aussi dans la vision de ses membres. Ces jeunes collectionneurs expliquèrent leur choix de se concentrer sur l’art moderne dans le catalogue de la vente : les grandes œuvres du passé étaient déjà hors de portée, et ils décidèrent de prendre le pari risqué mais exaltant de soutenir l’art de leur époque. Comme le soulignait la préface du catalogue, ils voulaient « courir les risques que comportent les choses nouvelles » plutôt que de s'attacher à des œuvres déjà consacrées.
L’apogée de cette entreprise eut lieu en mars 1914, lors de la vente aux enchères à l’hôtel Drouot. Ce fut un événement marquant dans le milieu de l’art parisien. Parmi les lots, des toiles de Van Gogh, Gauguin, Picasso, Matisse, mais aussi des artistes moins connus qui ne connurent jamais la célébrité. Cette vente attira l’attention de figures de l’intelligentsia de l’époque : Max Jacob, Thannhauser ou encore André Salmon étaient présents dans la salle. Les enchères furent animées et révélatrices des goûts du moment, avec des toiles de Picasso qui atteignirent des prix impressionnants pour l’époque, dont le célèbre tableau Les Bateleurs, adjugé à 11 500 francs.
L’issue de cette aventure ne fut pas seulement financière. Loin de viser exclusivement le profit, les membres de la Peau de l’Ours avaient inscrit dans leurs statuts des dispositions spécifiques concernant la liquidation : si le produit net de la vente dépassait le montant des cotisations, une partie serait redistribuée aux artistes. Lors de la liquidation finale, une somme de 12 641 francs fut ainsi versée aux artistes, un geste rare qui marquait l’engagement sincère de ces collectionneurs envers l’art et ses créateurs.
Si la Peau de l’Ours fit école dans le milieu des collectionneurs d'art, des initiatives similaires virent le jour, comme la Peau de Chat en 1957, qui acquit des œuvres de Zao Wou-Ki ou Messagier. Toutefois, aucune société de ce type ne semble avoir été créée dans le domaine de la bibliophilie. Le modèle imaginé par André Level, mêlant soutien aux jeunes talents et convivialité entre amateurs d’art, reste un exemple singulier d’association culturelle fondée sur la passion plutôt que la spéculation.
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