Au printemps 2025, le musée d'Orsay ne se contente pas de sortir de sa torpeur hivernale : il s'illumine...
Le passage d'Arthur Rimbaud à Java : entre légende et mystère.
En cet été de 1876, Arthur Rimbaud, poète français d'une rare intensité et d'une vie marquée par l'errance, débarque en Indonésie. Engagé depuis peu dans l'armée royale des Indes néerlandaises, il fait halte à Salatiga, sur l’île de Java, au milieu de collines verdoyantes parsemées de caféiers et de bananiers, et de flamboyants bougainvilliers en fleurs. Pourtant, son aventure militaire prend fin aussi vite qu’elle a commencé : deux semaines après son arrivée, le poète déserte. Plus de 150 ans après, ce passage éphémère reste voilé de mystère et de fascination.
Dans Rimbaud in Java: the Lost Voyage, Jamie James tente de percer l'énigme de cet épisode de la vie du « poète maudit ». Son ouvrage plonge le lecteur dans une quête pour retracer le séjour indonésien de Rimbaud, un périple à la fois réel et onirique. La fascination de James pour Rimbaud le pousse à explorer ce séjour singulier qui, bien que bref, n'en est pas moins chargé d'émotions et de symboles.
Salatiga, entre souvenir et patrimoine
Aujourd'hui, une simple plaque commémorative apposée sur la résidence du maire de Salatiga témoigne de la présence du poète dans cette bourgade indonésienne. Cette modeste trace contraste avec l'ampleur de l'héritage littéraire de Rimbaud, une figure qui a inspiré des générations d'auteurs. En Indonésie, son influence ne fait aucun doute : l'écrivain local Triyanto Triwikromo, originaire de Salatiga, évoque l'importance de Rimbaud pour les poètes indonésiens, notamment pour ceux qui voient dans la poésie une forme d’expression de l'inconscient et une porte vers le surréalisme. « Chaque poète indonésien a lu Rimbaud au moins une fois dans sa vie », affirme Triwikromo, soulignant ainsi la résonance de ses mots et de ses images.
Dans Une saison en enfer, Rimbaud évoque son besoin d’ailleurs : « Ma journée est faite ; je quitte l’Europe. L’air marin brûlera mes poumons ; les climats perdus me tanneront. » Ces mots, extraits de « Mauvais Sang », traduisent son rejet de l'Europe et sa soif de liberté, préfigurant sa quête de terres inconnues et exotiques, comme celles qu’il arpente à Java. Cependant, le poète aux « pays poivrés et détrempés », critique aussi implicitement la colonisation, la brutalité de l’expansion européenne qu’il réprouve.
La désillusion coloniale : de Batavia à Salatiga
En mai 1876, Rimbaud s’engage pour six ans dans l'armée coloniale néerlandaise. Quelques mois plus tard, il embarque sur le vapeur Prinz van Oranje, qui accoste à Batavia (l'actuelle Jakarta) le 23 juillet 1876. Les biographes s’accordent à dire que le décalage entre le Batavia de ses rêveries et la réalité a pu être une déception pour le poète. Lui qui avait imaginé dans Le bateau ivre « des archipels sidéraux », découvre une ville bruyante et étouffante, loin des visions romantiques qu’il avait nourries.
Rimbaud poursuit ensuite sa route vers Semarang, à quelque 500 kilomètres à l'est, empruntant un réseau ferroviaire mis en place par la puissance coloniale pour transporter épices et soldats. À son arrivée en gare de Tawang, lui et ses camarades, parmi lesquels d’autres Français, font route vers Ambarawa. Là, les huit derniers kilomètres jusqu’à Salatiga se font à pied, parcourant une nature luxuriante au pied du volcan Merbabu. Cette nature, propice à l’évasion, symbolise aussi le refuge potentiel pour l’âme révoltée de Rimbaud.
La fuite mystérieuse de Rimbaud
Le 15 août 1876, alors que son régiment s’apprête à rejoindre le front contre les troupes du sultanat d'Aceh, Rimbaud déserte. En quittant la caserne – aujourd’hui encore utilisée par l’armée indonésienne –, il laisse derrière lui toute trace écrite : les dernières lignes connues du poète datent de 1875, marquant une rupture avec sa vie de créateur.
Salatiga, à l’époque petite bourgade d’environ mille habitants, est le théâtre de cette fuite. Entourée de montagnes et de forêts, elle offre de multiples cachettes au déserteur. Une « gubuk », hutte traditionnelle recouverte de feuilles de noix de coco, aurait pu servir de refuge à l'écrivain, qui souhaitait se fondre dans cette nature généreuse et fuyante, écho de ses propres aspirations de liberté.
Dans Mauvais Sang, Rimbaud décrit le mode de vie de ses « chers ancêtres autour des feux » : « Nager, broyer l’herbe, chasser, fumer surtout ; boire des liqueurs fortes comme du métal bouillant. » Ces mots prennent une saveur particulière lorsqu’on imagine Rimbaud dans la jungle de Java, concrétisant son rêve de liberté et d’abandon. Quelques semaines plus tard, le poète est de retour en Europe, avant de repartir vers d’autres horizons, en Chypre, au Yémen, puis en Éthiopie.
Vers une mémoire renouvelée
Depuis 1997, une plaque sur la demeure coloniale du maire de Salatiga rappelle que « le poète français Arthur Rimbaud a séjourné à Salatiga du 2 au 15 août 1876 – Aux pays poivrés et détrempés. » Mais pour le ministère indonésien de la Culture, cette discrète mention n’est plus suffisante. Selon Hilmar Farid, directeur général du ministère, des initiatives sont à l’étude pour mettre en avant l'héritage de Rimbaud et son influence dans cette région. De son côté, Sri Sarwanti, directrice des Archives de Salatiga, espère que la mémoire du poète pourra toucher un public plus large, à travers un parcours mémoriel ou des activités culturelles dédiées.
Aujourd’hui, l’ancienne gare de Tawang, désaffectée, est devenue un musée ferroviaire, offrant aux visiteurs une incursion dans l’histoire coloniale de l’Indonésie. Cependant, peu connaissent l'histoire de Rimbaud, que même les guides touristiques comme Okta découvrent avec intérêt. Pour Okta, ce récit est fascinant et mérite d'être raconté aux touristes, qui affluent chaque année pour découvrir le passé colonial de Java.
Ainsi, le passage d'Arthur Rimbaud à Java, quoique bref, continue de résonner dans l’imaginaire et les mémoires, rappelant que l’errance du poète est indissociable de sa quête d’absolu. Entre rêve d’évasion, mystère de la désertion, et potentielle commémoration, l’histoire de Rimbaud en Indonésie invite à redécouvrir l'écrivain sous un angle méconnu, à travers les yeux d’un aventurier en quête de liberté totale.
Laissez un commentaire
Connectez-vous pour publier des commentaires