Au printemps 2025, le musée d'Orsay ne se contente pas de sortir de sa torpeur hivernale : il s'illumine...
Quand le printemps colore les murs : le musée d'Orsay célèbre l'affiche et Christian Krohg.
Au printemps 2025, le musée d'Orsay ne se contente pas de sortir de sa torpeur hivernale : il s'illumine littéralement, annonçant la couleur avec éclat à travers deux expositions aussi ambitieuses que séduisantes. Tandis que l’une plonge le visiteur dans l’univers méconnu mais puissant du peintre norvégien Christian Krohg (du 25 mars au 27 juillet), l’autre, L’art est dans la rue (jusqu’au 6 juillet), rend hommage à un art populaire et souvent mésestimé : l’affiche.
Cette seconde exposition, conçue en collaboration avec la Bibliothèque nationale de France, fait entrer dans la lumière un patrimoine graphique d’exception. Ce ne sont pas moins de 300 œuvres et objets qui sont ici rassemblés — peintures, photographies, films, presses lithographiques, porte-affiches — pour retracer la formidable épopée de l’affiche parisienne au XIXe siècle, en pleine révolution urbaine, artistique et sociale.
Une histoire haute en couleurs
Officiellement née sous François Ier au XVIe siècle, l’affiche va connaître son véritable âge d’or à la fin du XIXe siècle, alors que la ville de Paris se transforme à vue d’œil. Les murs, palissades, colonnes Morris et même les urinoirs deviennent les supports d’un art urbain foisonnant et bigarré. L’espace public se fait théâtre visuel, terrain de jeu pour artistes, marchands, politiciens et rêveurs.
Les colleurs d’affiches — parfois jusqu’à 8 000 dans la capitale — œuvraient dans des conditions périlleuses, parcourant la ville pour recouvrir les murs d’un « Trafalgar de couleurs et de rigolade », selon la formule savoureuse du critique d’art Félix Fénéon. Ces œuvres éphémères, pensées pour frapper le regard, ont aussi porté des messages puissants, à la croisée de la publicité, de la propagande et de la poésie visuelle.
L’affiche comme miroir de la modernité
L’exposition propose une lecture à la fois esthétique, sociale et politique de l’affiche. De grands noms de la peinture se sont emparés de ce médium alors en pleine expansion : Toulouse-Lautrec, Bonnard, Steinlen, Vallotton, Chéret, Grasset, Jossot ou encore Mucha. Chacun, à sa manière, a réinventé l’espace graphique, les formes, les messages.
Parmi la profusion d’œuvres présentées, cinq affiches emblématiques captent tout particulièrement l’attention.
1. La Goulue de Toulouse-Lautrec : le bal populaire sublimé
Difficile de parler de l’affiche sans évoquer Henri de Toulouse-Lautrec, maître incontesté du genre. Sa célèbre Moulin Rouge. La Goulue (1891) marque une rupture esthétique. Commandée par le directeur du célèbre cabaret, cette lithographie monumentale (1,90 mètre de haut !) s’affranchit des codes picturaux traditionnels.
L’affiche donne à voir une scène en trois plans : au fond, des bourgeois coiffés de chapeaux haut-de-forme observent la scène ; au centre, la sulfureuse Goulue dévoile sa culotte dans une chorégraphie scandaleuse ; au premier plan, Valentin le Désossé, contorsionniste au regard spectral. Peu de couleurs, mais des aplats francs ; une perspective désarticulée, mais diablement moderne. Toulouse-Lautrec impose son style, audacieux, minimaliste, expressif. Il signe ici non seulement une affiche, mais un manifeste.
2. Chocolat Menier de Firmin Bouisset : l’art de séduire les foules
Autre chef-d’œuvre de l’exposition : la fillette au Chocolat Menier, imaginée par Firmin Bouisset en 1893. Cette image, aujourd’hui inscrite dans notre mémoire collective, est bien plus qu’une réclame. C’est une révolution dans la communication de masse.
Le visuel est simple mais redoutablement efficace : une petite fille modèle, croquant la vie à pleines dents, inscrit sur un mur la marque de son chocolat favori. L’humour est discret, la tendresse omniprésente. Avec cette affiche, la publicité entre dans l’âge moderne : celle des slogans, des égéries enfantines et de la consommation émotionnelle. Bouisset avait tout compris : pour séduire les mères, il fallait parler à leurs enfants.
3. Médée de Mucha : Sarah Bernhardt, icône et déesse
Avec Alphonse Mucha, l’affiche atteint une dimension mystique. Sa lithographie Médée (1898) conçue pour le Théâtre de la Renaissance est un hymne à Sarah Bernhardt, figure tutélaire du théâtre fin-de-siècle et première star à maîtriser son image comme une marque.
L’affiche (2,10 mètres de haut !) la représente en prêtresse vengeresse, glaive sanglant à la main, dans une composition stylisée aux influences byzantines et symbolistes. Les lignes sont sinueuses, les couleurs envoûtantes. Le spectateur est saisi. Sarah Bernhardt, sous la plume de Mucha, devient icône intemporelle, entre mythe antique et femme moderne. Cette collaboration marquera durablement l’imaginaire collectif.
4. À bas les calottes ! de Jossot : l’affiche en mode pamphlet
Si l’affiche peut séduire, elle peut aussi mordre. Avec Henri Gustave Jossot, caricaturiste caustique, elle devient une arme politique. Son œuvre À bas les calottes ! (1903) s’inscrit dans une époque de tensions entre la République laïque et l’Église.
Jossot ne s’embarrasse pas de subtilités : une main musèle un curé, sous les regards médusés d’un magistrat, d’un militaire et d’un bourgeois. La composition est brutale, les formes anguleuses, les couleurs criardes. L'affiche crie, revendique, choque. Jossot l'affirme : « L'affiche doit hurler ». Et celle-ci hurle fort, dénonçant l’oppression cléricale avec un humour grinçant et une force visuelle saisissante.
5. La Fronde de Clémentine-Hélène Dufau : le souffle du féminisme
Enfin, l’exposition se clôt magnifiquement avec une affiche rare et puissante : La Fronde (1898), signée Clémentine-Hélène Dufau. À travers cette œuvre, l'artiste rend hommage à un journal éponyme, fondé par Marguerite Durand, entièrement rédigé par des femmes.
Sur l’affiche, six femmes et une fillette se tiennent, solidaires, face à l’horizon parisien. Drapées dans des tissus sombres et élégants, elles symbolisent l’unité, la résistance, l’espérance. Le ciel, teinté de jaune, semble annoncer un renouveau. Cette œuvre, d’une délicatesse poignante, célèbre la force tranquille des luttes féministes de la Belle Époque. Elle est aussi, sans doute, l’une des plus belles affiches de l’exposition.
Un musée à ciel ouvert
À la sortie de cette exposition, le regard sur nos murs ne sera plus jamais le même. Comme le suggérait déjà le critique Roger Marx en 1896, l’affiche transforme la ville en un « musée en plein vent ». Un musée vivant, mouvant, accessible à tous. Ces œuvres, nées pour capter l’attention d’un passant distrait, nous rappellent que l’art ne se limite pas aux cimaises : il est partout, dans la rue, au coin d’une palissade, à la croisée de la culture, du commerce et de l’engagement.
Alors, au détour d’un boulevard, prenons le temps d’y prêter attention.
📍 Exposition “L’art est dans la rue”
Musée d’Orsay, Paris
📅 Jusqu’au 6 juillet 2025
🕤 Du mardi au dimanche de 9h30 à 18h, nocturne le jeudi jusqu’à 21h45
🎟️ Plein tarif : 16 €, tarif réduit : 13 €
Laissez un commentaire
Connectez-vous pour publier des commentaires