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La collection d'Artois : chef-d'œuvre typographique de la famille Didot et reflet du raffinement littéraire à la cour de France au XVIIIe siècle.
À la fin du XVIIIe siècle, l’édition française connaît un essor particulier sous l’impulsion de la famille Didot, figure de proue de l’imprimerie de luxe et de prestige. Cette famille, et notamment François-Ambroise Didot, joue un rôle central dans l’histoire littéraire de l'époque grâce aux commandes d'ouvrages qu’elle reçoit de la famille royale et de son entourage. Cette collection, qui porte souvent le nom de « collection d’Artois » en référence au comte d’Artois, futur Charles X, est un exemple fascinant de l’alliance entre pouvoir, littérature et art de l’imprimerie.
La famille Didot et les commandes royales
La famille Didot s'illustre depuis plusieurs générations dans l’univers de l’imprimerie et de l’édition. François-Ambroise Didot, surnommé Didot l’Aîné, est reconnu pour sa maîtrise de l’art typographique, tandis que son frère, Pierre-François Didot, devient l’« Imprimeur de Monsieur », titre prestigieux qui lui est conféré par le comte de Provence, frère de Louis XVI. À cette époque, la demande de la cour pour des ouvrages raffinés, tirés à peu d’exemplaires et destinés à un cercle restreint, stimule l’excellence des imprimeurs et relieurs.
En avril 1783, Louis XVI confie à Didot une collection de livres pour l'éducation du Dauphin. Ces ouvrages, qui deviennent rapidement très recherchés, se distinguent par une impression soignée, des matériaux de qualité et des tirages très limités. Dans le même esprit, le comte d’Artois, alors âgé de 22 ans, sollicite Didot pour créer une « collection d’ouvrages français, en vers et en prose », collection principalement composée de romans et d’œuvres poétiques. Bien que cette appellation ne figure pas explicitement dans les ouvrages imprimés, elle désigne communément la série commandée par le jeune prince.
La collection d’Artois : une vitrine de l’art typographique
La collection commandée par le comte d’Artois, bien que modeste en taille, fait preuve d’une grande ambition esthétique et technique. Elle regroupe principalement des romans légers et des recueils poétiques, choisis parmi les œuvres d'auteurs en vogue à cette époque, parmi lesquels Voltaire, Montesquieu, La Fontaine, Mme de La Fayette, et Boileau. Certains titres sont spécialement révisés pour l’occasion, incluant parfois des préfaces inédites.
François-Ambroise Didot utilise pour cette collection ses nouveaux caractères d’imprimerie, devenus emblématiques de la typographie Didot, qui se distinguent par leur élégance et leur lisibilité. L’édition est tirée à seulement soixante exemplaires, imprimés sur un papier vélin de haute qualité, une nouveauté en France. Ce papier, très blanc, fin et résistant, confère aux ouvrages une longévité et une esthétique incomparables. Le comte d’Artois distribue les ouvrages à ses proches, souvent dans de luxueuses reliures aux armes du prince.
Outre ces exemplaires « Artois », Didot tire un nombre limité d'exemplaires pour son usage personnel, imprimés sur un papier d’Annonay de qualité légèrement inférieure, à teinte plus jaunâtre. Ces exemplaires se distinguent également par la page de titre, qui omet les mentions d’imprimeur et les armes du comte d’Artois, conférant à ces ouvrages une allure d'édition clandestine.
Une collection sous-estimée par les critiques littéraires
La collection d’Artois a souvent été critiquée pour le choix de ses œuvres, jugées légères et peu académiques. Certains bibliographes, comme Gabriel Peignot et Brunet, estiment que les critères de sélection auraient pu être plus sévères. Ils regrettent notamment la présence de noms oubliés, tels que Daucourt, Mme de Tencin ou d’Arnaud, aux côtés de figures littéraires établies comme Voltaire et Montesquieu.
Malgré ces critiques, l’attrait de la collection d’Artois réside dans la qualité de son exécution. Les ouvrages sont soigneusement imprimés, parfois révisés pour l’occasion, et reliés avec soin. Les tirages sont extrêmement limités, et les ouvrages, distribués en feuilles, peuvent être reliés selon le goût des propriétaires, souvent en maroquin ou en demi-maroquin, ajoutant ainsi une dimension de personnalisation à chaque exemplaire.
Une collection rare et prisée des bibliophiles
Au fil du temps, les volumes de la collection d’Artois sont devenus des pièces recherchées dans le monde des collectionneurs. Le format compact des ouvrages, souvent désigné comme un in-12, permet de les ranger facilement et d’en faire un « beau thème de collection ». Ces exemplaires, bien que distribués aux proches du comte d’Artois, n'ont pas toujours été traités avec le soin qu'ils méritaient. De nombreux volumes ont été dépareillés, et certains sont même vendus aux enchères, comme en témoignent les ventes aux enchères de Sotheby’s et Christie’s, où des exemplaires reliés aux armes de Marie-Antoinette ou du comte de Paris se sont vendus à prix d'or.
En 2008, par exemple, la vente d’un lot de 25 volumes en maroquin citron, ayant appartenu au comte de Paris, n'incluait que 14 des 35 titres de la collection complète. De même, un exemplaire isolé de Daphnis et Chloé, aux armes de Marie-Antoinette, a été adjugé à 4320 euros lors de la vente de la bibliothèque Marcel de Merre. Ces volumes, souvent dans des reliures somptueuses, ont traversé les siècles comme des témoins précieux d'une époque où littérature et pouvoir se rejoignaient dans le faste de l'imprimerie.
Les chefs-d'œuvre de la collection
La liste des titres de la collection d’Artois reflète un goût pour des récits d’amour, d’aventure et de moralité, emblématiques du XVIIIe siècle. En 1780, Didot publie des œuvres telles que Le Temple de Gnide de Montesquieu, Acajou et Zirphile de Duclos, et La Princesse de Clèves de Mme de La Fayette, entre autres. En 1781, des ouvrages célèbres comme Manon Lescaut de Prévost et *Les Confessions du Comte de *** de Duclos enrichissent la collection. Chaque ouvrage témoigne d'une qualité d'impression exceptionnelle, destinée à célébrer l’art de l’imprimerie française.
Le dernier ajout majeur à cette collection, Tom Jones, traduction de Fielding en quatre volumes, est publié en 1784, marquant la fin de l'aventure éditoriale de la collection d’Artois. Ce choix non académique est significatif : Didot et le comte d’Artois privilégient les romans modernes et les œuvres accessibles, en français ou en traduction, afin de plaire à un public de cour, plus sensible à l’élégance qu’à la profondeur intellectuelle.
La collection d’Artois incarne le raffinement d'une époque où littérature, typographie et prestige social se rencontrent dans les œuvres imprimées par Didot. Bien que critiquée pour son manque de rigueur académique, elle demeure un témoignage essentiel de l'histoire de l’édition française. À travers la collection d’Artois, la famille Didot a non seulement su marier l'art de l'imprimerie à celui de la cour, mais elle a également laissé un héritage durable qui fascine encore les bibliophiles et collectionneurs d’aujourd'hui.
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