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Le premier livre imprimé en langue bretonne acquis pour 16 875 euros.
Le 15 octobre dernier, à Saint-Martin-des-Champs, près de Morlaix, dans le Finistère, une vente aux enchères organisée par la maison Dupont & Associés a mis en lumière un trésor patrimonial et linguistique exceptionnel. Parmi les 300 ouvrages issus de la prestigieuse bibliothèque de la famille Le Goaziou, se trouvait un livre particulièrement précieux, un exemplaire du « Petit catéchisme » de Gilles de Kerampuil, un ouvrage du XVIe siècle qui occupe une place unique dans l’histoire littéraire de la Bretagne : il s’agit du tout premier livre imprimé en langue bretonne. Ce rare exemplaire a été adjugé à 16 875 euros (frais compris), acquis par une famille originaire de Bretagne et résidant en région parisienne.
Le « Petit catéchisme » de Gilles de Kerampuil : une œuvre unique
Publié en 1576, le Petit catéchisme de Gilles de Kerampuil est bien plus qu’un simple ouvrage religieux. En effet, il s’agit de la première traduction imprimée en breton, effectuée par un prêtre breton, Gilles de Kerampuil (1530-1578). Curé de Cléder-Poher, il entreprit cette traduction d’un ouvrage en latin du théologien jésuite néerlandais Pierre Canisius (1521-1597), intitulé Catechismus catholicus, afin de rendre accessible aux Bretons un enseignement religieux dans leur propre langue. Ce geste de traduction, dans une Bretagne où le breton restait une langue essentiellement orale, témoigne d’une volonté d’édification spirituelle autant que d’affirmation culturelle.
Ce livre de 79 pages, imprimé à Paris par Jacques Kerver, est aujourd’hui considéré comme une véritable rareté. L’exemplaire mis aux enchères est d’autant plus exceptionnel qu’il est le seul complet répertorié dans le monde. Les autres exemplaires, conservés dans des institutions publiques, sont partiellement endommagés ou ont été reconstitués avec des copies des pages manquantes, rendant cet exemplaire encore plus précieux.
Une reliure d’exception et une provenance historique
L’ouvrage se distingue aussi par une reliure remarquable : un maroquin violet à grain long, orné d’un motif architectural dit « à la cathédrale », typique de la première moitié du XIXe siècle. Le dos du livre est paré de nerfs ornés de caissons fleuris, et le nom du relieur, Corfmat, ainsi que la date « 1576 » y sont gravés. Les plats de la couverture sont entourés d’un double filet d’encadrement avec des écoinçons, et le plat avant présente les armes du comte de Kergariou et sa devise « Là ou ailleurs », estampées à froid au centre.
La page de titre, quant à elle, porte la signature manuscrite de Kergariou ainsi qu’un cachet (difficilement lisible), marquant la provenance de ce précieux ouvrage. Ce type de reliure, richement orné et conçu avec soin, ajoute encore au caractère exceptionnel de cet exemplaire, qui incarne un véritable pan de l’histoire littéraire bretonne.
L’importance historique du « Petit catéchisme »
Le Petit catéchisme de Gilles de Kerampuil revêt une importance historique et culturelle capitale. Il constitue non seulement le premier ouvrage imprimé en breton, mais il marque aussi le début d’une reconnaissance de cette langue dans le domaine religieux. Dans une lettre adressée à François de La Tour, évêque de Cornouailles, Kerampuil justifie son travail en ces termes : « Je me suis advisé de traduire en notre langue brette un petit catéchisme, premièrement composé par M. Pierre Canisius, docteur en théologie, lequel catéchisme par estre plain de théologie et divine leçon, pourra profiter à ceux de vostre diocèse. »
Cette démarche vise à fournir aux fidèles bretons un moyen d’apprentissage religieux directement accessible, leur permettant de recevoir l’enseignement catholique sans barrière de langue. Kerampuil souligne cet aspect dans sa lettre, expliquant avoir « translaté en idiome brette, langue vulgaire de [sa] patrie, pour ne laisser au peuple aucune occasion d’excuse de n’apprendre ce que luy est nécessaire pour son salut. » Ce catéchisme, traduit dans une langue jusque-là rarement couchée sur papier, représente un pont entre la culture bretonne et la doctrine chrétienne.
Des annotations et une étude historique enrichissante
Outre l’ouvrage lui-même, cette pièce historique inclut également des éléments supplémentaires de grande valeur, parmi lesquels neuf lettres manuscrites datant de 1923 à 1960. Ces correspondances, signées de linguistes bretons éminents comme l’abbé Ferdinand Renaud, Émile Ernault, François Vallée, Frère Grégoire Ollivier de l’abbaye de Landévennec, le Dr Dujardin, et même la Direction de la Bibliothèque nationale en 1895, apportent un éclairage précieux sur l’histoire du Petit catéchisme et sa place dans la culture bretonne.
Le Bulletin diocésain d’Histoire et d’Archéologie de mars à août 1924, inclus avec l’ouvrage, contient une étude approfondie signée E. Ernault sur cet ouvrage de Kerampuil. Ernault y souligne notamment la rareté de la typographie de l’époque, différente sur l’épître par rapport aux autres pages. Cette particularité, typographique et historique, fait de cet ouvrage un exemple fascinant des débuts de l’imprimerie en breton et de son intégration progressive dans les pratiques religieuses.
Un exemplaire rare et un patrimoine breton préservé
L’ouvrage de Gilles de Kerampuil est répertorié par de rares spécialistes, notamment dans la référence de Kerviler (IX - pp. 603), mais demeure absent des collections les plus prestigieuses comme celle de la Bibliothèque nationale de France. Cette rareté explique en partie le prix élevé atteint lors de la vente aux enchères : 16 875 euros, frais compris. L’acquéreur, une famille parisienne d’origine bretonne, a ainsi pu récupérer une partie précieuse de son patrimoine culturel.
Ce « Petit catéchisme », qui continue de fasciner par son histoire, son importance linguistique et religieuse, représente non seulement une relique d’une époque révolue, mais aussi un symbole de la préservation de l’identité bretonne. Par sa traduction, Gilles de Kerampuil a non seulement contribué à l’accessibilité des savoirs religieux pour le peuple breton, mais il a également ouvert une voie pour l’avenir de la langue bretonne dans les sphères littéraires et religieuses.
En définitive, l’acquisition de cet ouvrage par une famille bretonne vient souligner l’attachement des Bretons à leur patrimoine linguistique et culturel. La préservation de cet exemplaire complet du premier livre imprimé en breton constitue un hommage vibrant à la culture bretonne et une invitation à redécouvrir l’histoire fascinante des premières œuvres écrites dans cette langue.
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