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Les influences cachées derrière L'Île Noire de Hergé.
La genèse de L'Île Noire, l'un des albums phares des aventures de Tintin, publié pour la première fois en 1938, est un fascinant puzzle d'influences littéraires, culturelles et historiques. Décortiquer les sources d'inspiration d'Hergé, c'est plonger dans un univers où l'imaginaire se mêle à la réalité, où chaque élément, qu'il soit conscient ou inconscient, contribue à tisser la trame narrative complexe de l'album. Cet article explore les principales influences qui ont façonné L'Île Noire, en insistant sur les apports littéraires anciens, la presse de l'époque et les innovations cinématographiques.
Les influences littéraires : un héritage narratif riche et complexe
L'ombre tutélaire de Saint-Ogan et de Zig et Puce
L'influence de Saint-Ogan, créateur de Zig et Puce, sur Hergé est largement reconnue. Dès 1928, Hergé découvre cette bande dessinée qui marquera profondément son style. Zig et Puce, avec leurs bulles de dialogue et leurs récits pleins d'humour et d'inventivité, constituent un modèle précurseur pour Hergé. Dans L'Île Noire, cette influence est palpable. Les aventures de Zig et Puce sont jalonnées de situations et de gags que l'on retrouve, réinterprétés avec maturité, dans les albums de Tintin. Par exemple, la scène de Zig et Puce millionnaires (1928), où les héros découvrent une crypte de faux-monnayeurs sous un château réputé hanté, trouve un écho direct dans L'Île Noire. Chez Hergé, toutefois, cette péripétie devient le cœur de l'intrigue, enrichie et intégrée dans une structure narrative beaucoup plus cohérente.
Hergé parvient ainsi à dépasser son maître. Là où Saint-Ogan se perd parfois dans des récits décousus et fantaisistes, Hergé impose une rigueur narrative. Il resserre les fils de l'intrigue, donne une continuité à l'action et soigne chaque détail pour maintenir la tension dramatique. Ce perfectionnisme narratif, allié à une clarté graphique, constitue l'une des marques de fabrique de l'œuvre d'Hergé, et l'un des principaux legs de Saint-Ogan dans l'univers tintinesque.
L'influence des contes et du roman gothique
L'Île Noire n'est pas seulement un hommage à la modernité, elle puise également dans l'imaginaire classique des contes et du roman gothique. Les références à Barbe-Bleue de Charles Perrault (1697) et à La Belle et la Bête de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont (1757) sont particulièrement révélatrices. L'Île Noire, avec son château en ruines, ses souterrains mystérieux et son atmosphère de terreur latente, s'inscrit dans cette tradition littéraire. La structure gothique du château de Ben More rappelle les décors sinistres des romans d'Horace Walpole ou de Matthew Lewis, où le fantastique et l'effroi dominent.
Cette inspiration gothique se double d'une référence aux grandes œuvres d'aventure maritime. Depuis l'Antiquité, les îles ont toujours été des lieux de mystère et d'exploration. L'Odyssée d'Homère, L'île au trésor de Robert Louis Stevenson, L'île mystérieuse de Jules Verne : toutes ces œuvres trouvent un écho dans L'Île Noire, où Tintin explore des contrées inhospitalières, affronte des dangers inconnus et déjoue les pièges des malfaiteurs.
L'empreinte de la presse : le reflet d'une époque
L'Île Noire est profondément ancrée dans le contexte historique des années 1930. Les événements de l'époque, retranscrits par la presse, imprègnent l'œuvre d'Hergé. Parmi ces influences, le Crapouillot, un journal satirique, et le quotidien Le Vingtième Siècle où travaillait Hergé, jouent un rôle crucial.
En effet, le sujet de la fausse monnaie, au cœur de l'intrigue de L'Île Noire, était une question brûlante dans les années 1930. En avril 1929, une convention à Genève avait tenté de freiner l'expansion de ce fléau, encouragé par les tensions politiques internationales. Des agents soviétiques et nazis s'efforçaient de déstabiliser l'économie mondiale en inondant le marché de devises falsifiées. Hergé s'inspire directement de ces faits divers pour élaborer l'intrigue de son album.
Un article d'Antoine Zischka, paru dans Le Crapouillot en février 1934, mentionne l'affaire du docteur Georg Bell, un Écossais naturalisé Allemand impliqué dans une vaste opération de fausse monnaie. Ce personnage servira de modèle pour le docteur Müller, l'antagoniste principal de L'Île Noire. De même, le personnage d'Ivan, complice de Müller, rappelle les figures d'espions et de malfaiteurs qui peuplaient les récits de l'époque, tels que ceux du docteur Mabuse de Fritz Lang.
Hergé, à travers L'Île Noire, reflète donc les inquiétudes et les préoccupations de son temps, tout en les transposant dans un cadre fictif et romanesque. L'actualité devient un matériau narratif qu'il façonne pour donner vie à des aventures captivantes, tout en offrant une critique implicite des tensions internationales et des menaces qui planent sur l'Europe à la veille de la Seconde Guerre mondiale.
Les lumières du cinéma : l'influence des grands réalisateurs
Le cinéma, art nouveau et populaire, exerce une influence considérable sur l'œuvre d'Hergé. Bien qu'il ait nié avoir vu certains films à leur sortie, les similitudes entre L'Île Noire et plusieurs productions cinématographiques de l'époque sont frappantes.
Parmi ces influences, King Kong (1933) de Schoedsack et Cooper se distingue. Le film, avec son gorille géant capturé sur une île mystérieuse, partage de nombreux éléments avec L'Île Noire. Hergé transpose ce mythe moderne dans son propre univers, en créant Ranko, un gorille qui, bien que moins monstrueux que King Kong, incarne l'animalité sauvage que les humains tentent de dominer.
De même, Les trente-neuf marches (1935) d'Alfred Hitchcock semble avoir influencé la structure narrative de L'Île Noire. Ce film, adaptation du roman de John Buchan, raconte la fuite d'un homme à travers l'Écosse pour échapper à des espions et à la police, tout en cherchant à prouver son innocence. Les scènes de poursuite, l'utilisation du train comme lieu de tension dramatique, et le décor écossais sauvage et isolé, trouvent leur écho dans les pages de L'Île Noire.
Enfin, des références à L'Île du docteur Moreau (1933), adaptation cinématographique de l'œuvre de H. G. Wells, peuvent également être discernées. Le personnage du docteur Müller, avec sa moustache et son sadisme, rappelle le docteur Moreau, ce scientifique fou qui tente de transformer les animaux en humains. Cette figure du savant criminel, héritée du cinéma expressionniste allemand, s'impose comme un archétype du méchant dans les aventures de Tintin.
Un héritage littéraire et culturel sublimé par Hergé
L'Île Noire, bien plus qu'une simple bande dessinée d'aventure, est un condensé des influences littéraires, historiques et culturelles de son époque. Hergé, en véritable alchimiste narratif, parvient à mêler ces éléments disparates pour créer une œuvre à la fois ancrée dans son temps et intemporelle. Les références littéraires anciennes, les faits divers contemporains, et les innovations cinématographiques se fondent dans une trame narrative maîtrisée, qui fait de L'Île Noire un chef-d'œuvre du genre.
Cette capacité à s'inspirer de multiples sources tout en les réinventant est ce qui confère à l'œuvre d'Hergé sa richesse et sa profondeur. L'Île Noire, avec ses emprunts conscients et inconscients, ses clins d'œil à la culture populaire et ses réminiscences littéraires, reste un exemple éclatant de la manière dont une bande dessinée peut s'inscrire dans une tradition culturelle vaste et complexe, tout en renouvelant constamment ses codes et ses formes narratives.
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