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Une histoire du livre animé et du livre à système.
Depuis des siècles, le livre n’a cessé de se réinventer, tant sur le plan technique qu’esthétique. Parmi les innovations majeures qui ont marqué son histoire, le livre à système et le livre animé occupent une place singulière. Ces objets fascinants, combinant le texte et l’image avec des mécanismes interactifs, offrent au lecteur une expérience inédite qui dépasse le simple plaisir de la lecture. Le livre se fait mouvement, profondeur, sculpture, en métamorphosant les pages plates en créations tridimensionnelles.
Un jeu de mécanique et de papier : les débuts du livre à système
Le livre à système trouve ses racines bien avant l’invention de l’imprimerie. Dès le Moyen Âge, des manuscrits recelaient des dispositifs mécaniques destinés à aider le lecteur à mieux comprendre des concepts complexes. Le plus ancien exemple connu est l’ouvrage d’astronomie De sphaera mundi de Johannes de Sacro Bosco, datant de 1230. Ce texte scientifique était agrémenté de figures mobiles permettant d’illustrer les mouvements célestes.
Le catalan Raymond Lulle, quant à lui, marque un tournant avec son Ars Magna (1306), une œuvre de logique et de philosophie qui recourait à des disques concentriques pour combiner des concepts et créer une infinité de phrases. Ce système est d’ailleurs considéré par certains comme un précurseur de l’informatique. Au fil des siècles, d’autres scientifiques et artistes se sont emparés de ces innovations pour créer des ouvrages mêlant connaissances et interactivité. Par exemple, Petrus Apianus, astronome et mathématicien du XVIe siècle, publie en 1524 son traité Cosmographia, un ouvrage où disques et volvelles sont employés pour expliquer les mouvements des corps célestes.
Ces livres mécaniques ne se limitaient pas aux sciences. Dans le domaine de la navigation, des œuvres telles que Fabrication et usage du nocturlabe de Jacques de Vaulx (1583) intégraient des systèmes permettant de déterminer la position des astres pour les marins, illustrant une nouvelle fois le génie des créateurs de l’époque dans l’art de rendre le livre interactif.
L’évolution vers la dimension artistique : la fusion entre science et art
Au-delà de leur fonction pédagogique, les livres à systèmes se sont également mués en véritables œuvres d’art. Prenons l’exemple de l’un des ouvrages les plus révolutionnaires en matière de médecine : De humani corporis fabrica (1543) d’André Vésale. Ce livre d’anatomie, novateur pour l’époque, offrait au lecteur des planches dépliables permettant d’explorer le corps humain en couches successives, un peu comme on le ferait lors d’une dissection. Plus tard, le médecin Gustave-Jules Witkowski s’inspirera de Vésale pour son Anatomie iconoclastique (1876), un atlas anatomique destiné à la vulgarisation scientifique. Ces ouvrages scientifiques sont autant de témoignages de la rencontre entre le savoir et l’art du livre.
L’artisanat lié à ces livres ne se limite pas à la technique. Les systèmes de peintures sur tranche, développés entre 1650 et 1900, en sont une autre expression : des illustrations cachées apparaissent uniquement lorsque les pages du livre sont pliées sous un certain angle. Ce jeu entre le visible et l’invisible renforce l’idée que ces livres, plus que de simples supports d’information, sont des objets de mystère et de découverte.
Une nouvelle ère avec les livres animés pour enfants
L’arrivée du XIXe siècle marque un tournant dans la conception des livres à systèmes avec la naissance des livres animés pour enfants. La révolution industrielle a permis une production plus large et la diffusion de livres interactifs accessibles à un public plus jeune. Des figures telles que Ernest Nister ou Lothar Meggendorfer ont repoussé les limites de la créativité en introduisant des mécanismes de languettes et de volants qui permettaient d’animer des scènes entières en une seule action.
L’un des premiers livres animés destinés aux enfants est publié en 1850 par la maison Dean & Son. Il s’agit de Cinderella, qui utilise des systèmes de superposition d’images pour raconter des histoires. Mais c’est en Allemagne que ce genre trouve son véritable élan, avec des créateurs comme Meggendorfer, qui élabore des livres aux engrenages complexes permettant de donner vie à de nombreux personnages d’un simple geste du lecteur. Ces livres font le lien entre le monde du papier et le monde du jeu, inaugurant une nouvelle ère où l’interaction devient centrale.
Une révolution continue : du livre au cinéma, de l’image à l’écran
L’histoire des livres animés est intimement liée au développement des techniques visuelles qui mèneront à l’apparition du cinéma. Les dispositifs de découpe, de pliage et de superposition d’images que l’on retrouve dans ces ouvrages sont les précurseurs des procédés d’animation utilisés au début du XXe siècle. Il n’est pas étonnant que des créateurs contemporains de livres animés comme Vojtech Kubasta ou Robert Sabuda aient continué à explorer ces voies, intégrant l’art du pop-up à une vision narrative plus moderne.
Dans le monde numérique actuel, les livres animés connaissent une nouvelle renaissance sous forme d’applications interactives et de livres numériques enrichis. Le livre Mon Voisin (2012), conçu pour iPad, permet au lecteur de découvrir l’histoire à travers un écran tactile, où chaque pièce de l’appartement est révélée en fonction de l’interaction du lecteur avec l’écran. Ces innovations démontrent que, malgré les évolutions technologiques, le livre animé conserve son attrait et continue à réinventer la manière dont nous interagissons avec l’écrit.
Une architecture mouvante qui défie le temps
Le livre à système et le livre animé ne sont pas de simples objets de curiosité. Ils incarnent une exploration des limites du livre traditionnel, mêlant art, science et ludisme. Qu’il s’agisse de découpes minutieuses, de disques tournants ou de mécanismes cachés, ces ouvrages offrent au lecteur une expérience sensorielle unique. Victor Hugo, dans son célèbre ouvrage Notre-Dame de Paris, écrivait que le livre allait « tuer l’édifice ». Pourtant, les livres à systèmes démontrent que loin de remplacer d’autres formes d’art, le livre se réinvente sans cesse, s’élevant parfois au rang de monument lui-même.
Ainsi, ces œuvres, tant anciennes que contemporaines, nous rappellent que l’essence du livre ne réside pas uniquement dans le texte, mais dans la manière dont il nous invite à explorer, à toucher et à interagir avec lui. À la croisée de l’art et de la technique, le livre à système demeure une fascinante expression de l’ingéniosité humaine, un pont entre le monde matériel et l’imagination.
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