Au printemps 2025, le musée d'Orsay ne se contente pas de sortir de sa torpeur hivernale : il s'illumine...
Une redécouverte médiévale : quand Merlin refait surface à Cambridge.
Dans les replis silencieux de la bibliothèque de l’université de Cambridge, au cœur des archives endormies, un trésor insoupçonné vient d’être mis au jour. Ce n’est pas une œuvre d’art flamboyante ni un objet scintillant de pierreries, mais un simple fragment de parchemin. Pourtant, ce bout de manuscrit, cousu dans la reliure d’un registre administratif datant du XVIe siècle, bouleverse notre compréhension de la transmission des textes médiévaux. Ce vestige de papier, vieux de plus de 700 ans, est une pièce rare : un extrait de la Suite Vulgate du Merlin, une version emblématique des récits arthuriens.
Le manuscrit caché : une découverte fortuite et précieuse
La trouvaille a été faite par un archiviste attentif de la bibliothèque universitaire de Cambridge. En examinant la reliure d’un registre de titres de propriété de l’époque élisabéthaine – autrement dit, un banal document administratif datant du XVIe siècle – il a remarqué quelque chose d’inhabituel : un morceau de parchemin ancien cousu dans la structure du livre. Ce fragment, dissimulé pendant des siècles, avait échappé à tous les regards.
Comme l’a rapporté la BBC, ce texte n’est rien de moins qu’un extrait de la Suite Vulgate du Merlin, une œuvre rédigée autour de 1230. Ce cycle littéraire raconte les débuts légendaires du roi Arthur, son ascension héroïque, ses liens avec les chevaliers de la Table Ronde et sa lutte contre les Saxons. On y découvre un Merlin stratège et visionnaire, aux côtés d’un Arthur jeune et charismatique, qui épouse Guenièvre et jette les bases d’un royaume idéal. Ce texte, selon Irène Fabry-Tehranchi, conservatrice à la bibliothèque de Cambridge, présente une version très flatteuse et romanesque d’Arthur : « Il est ce jeune héros qui épouse Guenièvre, invente la Table Ronde et entretient de bonnes relations avec Merlin, son conseiller. »
Une langue oubliée, un fragment méprisé
Ce fragment, écrit en ancien français, est d’autant plus fascinant qu’il témoigne d’un moment précis dans l’histoire culturelle anglaise. À l’époque de sa rédaction, l’ancien français – notamment dans sa variante du nord de la France – était couramment compris par l’aristocratie anglaise, héritage de la conquête normande. Il s’agissait donc de la langue des élites, de la littérature chevaleresque, du raffinement courtois.
Mais les temps changent. Au XVIe siècle, le prestige de l’ancien français s’est effondré. La langue anglaise s’affirme, et les manuscrits en français médiéval perdent leur valeur. Ce désintérêt explique sans doute pourquoi ce fragment précieux fut recyclé comme simple matériau de reliure. « Le texte avait perdu de son attrait », note Irène Fabry-Tehranchi. « Alors ils ont souhaité le réutiliser. »
Ce que les artisans de l’époque considéraient comme un rebut de parchemin, les chercheurs d’aujourd’hui le regardent comme une pièce d’une richesse inestimable.
L’apport des nouvelles technologies : quand la science rencontre le passé
Pour extirper les secrets de ce parchemin, les chercheurs de Cambridge ont eu recours à une panoplie de technologies de pointe. Des caméras multispectrales, capables de capturer des dizaines d’images selon différentes longueurs d’ondes, ont permis de révéler des résidus d’encre pratiquement invisibles à l’œil nu. Ce travail de décryptage minutieux a été complété par l’intervention d’experts en imagerie qui ont inséré des objectifs miniatures entre les plis du manuscrit.
Błażej Władysław Mikuła, technicien en chef, décrit le processus comme un véritable puzzle tridimensionnel : « L’objectif peut s’approcher très près d’un objet. Nous prenons plusieurs clichés et les assemblons. » Ce travail de reconstitution minutieuse a permis non seulement de lire le texte, mais aussi de comprendre comment il avait été plié, cousu et intégré à la reliure. Un défi aussi technique qu’historique.
Et Mikuła de s’interroger : « Je me demande souvent ce que les Anglais du XVIe siècle auraient pensé de cette débauche de moyens pour étudier ce fragment. Ils le considéraient comme un déchet. Ils n’auraient jamais imaginé ce que nous en ferions. »
La Suite Vulgate du Merlin : une œuvre majeure de la littérature médiévale
Il convient ici de souligner l’importance de la Suite Vulgate du Merlin dans l’histoire littéraire européenne. Faisant partie d’un ensemble plus vaste appelé Cycle Vulgate ou Lancelot-Graal, ce texte est l’un des piliers de la légende arthurienne. Rédigé en prose, dans une langue riche et raffinée, il mêle aventures épiques, prophéties et réflexions politiques. Il a inspiré nombre d’adaptations ultérieures, y compris celles de Thomas Malory et d’auteurs modernes comme T.H. White ou Marion Zimmer Bradley.
Ce cycle n’est pas seulement un récit de chevalerie ; il est un miroir des préoccupations politiques et morales du XIIIe siècle. L’image d’un Arthur juste, noble et soutenu par Merlin l’enchanteur était conçue pour incarner un idéal de gouvernement et d’unité, dans une Europe alors secouée par les croisades, les conflits féodaux et les tensions religieuses.
Un pont entre les siècles
Ce fragment redécouvert agit comme un pont entre les âges. Il relie la littérature orale des îles Britanniques, nourrie de légendes celtiques, au raffinement scriptural du Moyen Âge, avant de s’effacer dans l’oubli durant la Renaissance – pour mieux ressurgir à l’ère numérique.
Au-delà de la fascination pour le manuscrit en lui-même, cette redécouverte souligne l’importance de la préservation des archives et l’immense potentiel des nouvelles technologies appliquées à l’histoire. Dans les plis d’un registre oublié, c’est une part de l’imaginaire médiéval européen qui refait surface, nous rappelant combien le passé peut encore parler – à condition d’y prêter attention.
Laissez un commentaire
Connectez-vous pour publier des commentaires