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Les couvertures du Garage hermétique : voyage graphique à travers l'œuvre de Mœbius.
L’univers de la bande dessinée regorge de couvertures mémorables qui façonnent l'imaginaire du lecteur bien avant même l'ouverture de l'album. Pourtant, ces premières pages illustrées sont souvent reléguées au second plan par les critiques. Dans le cas de Garage hermétique, œuvre emblématique de Mœbius éditée par les Humanoïdes Associés, l’analyse des différentes couvertures révèle des clés fascinantes pour mieux comprendre l’univers de l’auteur et la profondeur de son propos.
Le Major Fatal et la première couverture (1979) : un passage entre deux mondes
Le Major Fatal, tel est le titre de la première édition en 1979 de ce que l’on appelle aujourd’hui Garage hermétique. Cette couverture, dominée par un mur imposant aux briques massives, montre le Major en costume colonial rose, une couleur pour le moins surprenante qui renforce l’étrangeté du personnage. Le mur occupe presque toute la page, tandis qu'une fenêtre en son centre laisse apparaître un paysage nocturne : ciel sombre, nuages et étoiles scintillantes. Cette scène intrigue le lecteur et pose un mystère : d'où vient le Major ? Vient-il du monde derrière le mur, ou d’un tout autre univers ?
Les détails chromatiques de la couverture apportent un élément supplémentaire au caractère énigmatique du personnage. La couleur rose de ses vêtements et la brillance étrange de ses yeux confèrent au Major une allure presque extraterrestre, comme s’il émergeait d'une autre dimension. En passant par cette fenêtre, il franchit une limite qui pourrait symboliser la frontière même de la bande dessinée. Ainsi, le Major semble quitter son propre monde de fiction pour entrer dans celui du lecteur, brouillant les frontières entre les dimensions.
Le Garage hermétique : une réédition en 1988 sous le signe du mystère
Avec la réédition de Garage hermétique en 1988, les Humanoïdes Associés choisissent une nouvelle couverture. Cette fois, le Major est assis, les yeux dissimulés sous la visière de son casque, impassible et figé. Ce personnage, habituellement en mouvement, paraît ici statique, comme s’il posait pour une photographie. À ses côtés, une créature énigmatique, probablement extra-terrestre, accentue l’aspect mystique de la scène. Le Major est vêtu d’un gilet orange, un détail inhabituel qui pourrait rappeler un équipement de chasse, renforçant une atmosphère coloniale ambiguë.
La paroi derrière lui, sculptée de manière énigmatique, semble être un animal de pierre fissuré, rappelant les mythes anciens ou les décors surréalistes. Cette couverture ne représente pas un moment précis de l’histoire, ce qui déroute le lecteur et invite à l’interprétation. Est-ce une allusion au colonialisme, au rapport entre l’homme et l’inconnu ? Ou bien, comme dans une photographie de safari, le Major pose-t-il fièrement devant un « gibier » mystérieux, tandis que l’être étrange derrière lui s’apparente à un serviteur apeuré ?
La couverture de 1988 est ainsi un mystère à elle seule, une porte d’entrée visuelle vers le monde hermétique du Major, renforçant l'idée d'un univers clos et insaisissable. Elle sera d'ailleurs reprise pour l’édition de 2012, cette fois accompagnée d'une version en noir et blanc, qui ajoute à la profondeur graphique et symbolique de l’œuvre.
L’homme du Ciguri (1995) : le retour du Major Fatal
En 1995, Mœbius publie L’homme du Ciguri, le deuxième volet des aventures du Major, où l’on retrouve le célèbre personnage traversant à nouveau une frontière mystérieuse. Cette couverture rappelle celle de Garage hermétique et peut être vue comme un clin d’œil au concept de cycle, si cher à Mœbius, évoquant un mouvement perpétuel. Ce jeu graphique renvoie au ruban de Moebius, symbole d’infini et d’interpénétration des mondes, où le Major continue ses voyages d’un univers à l’autre, franchissant à chaque fois une nouvelle frontière visuelle et narrative.
L’illustration de L’homme du Ciguri s’inspire directement de la scène finale du Garage hermétique, où le Major s’échappe par une porte dérobée qui semble mener à une station de métro parisien. Ce passage entre les dimensions, caractéristique de l’œuvre de Mœbius, devient alors une allégorie du passage entre l’imaginaire de la bande dessinée et la réalité du lecteur.
Les carnets de Mœbius : hommage au Major (2011)
En 2011, un carnet dédié au Major Grubert, simplement intitulé Major, est publié par Mœbius Productions. Cette fois, la couverture montre un personnage debout, semblable au Major, contemplant un paysage désertique de Far West à travers une fenêtre, cette fois celle d’un train. Ce retour du Major dans un univers désertique rappelle les inspirations de Mœbius pour les grands espaces et les paysages d'une Amérique fantasmée, teintés de western et de science-fiction. Ce carnet explore davantage la symbolique de la fenêtre, ici vue comme un moyen d'évasion et d’accès à un ailleurs.
Sur la quatrième de couverture, un autre détail attire l’attention : on voit le Major dans le désert, debout, isolé. Cette mise en abyme du personnage et de ses décors ajoute un autre niveau de lecture, soulignant le jeu de dedans/dehors cher à Mœbius et évoquant les cases de la bande dessinée comme autant de fenêtres ouvertes sur d'autres réalités.
Le retour aux origines et l’éternel recommencement
L’histoire des couvertures de Garage hermétique ne s’arrête pas là. En 2000, une nouvelle édition reprend l’illustration originale de 1979, comme pour rappeler les racines de cette saga fascinante, mais cette fois sans le mur, remplacé par un fond blanc. Le Major semble alors émerger d’un vide, évoquant l’angoisse et l’inconnu, une invitation à explorer les mystères de cet univers sans repères.
En 2012, deux autres éditions voient le jour, l’une en couleurs et l’autre en noir et blanc, chacune avec une couverture différente, perpétuant le jeu de variation visuelle autour de cette œuvre. Cette oscillation entre les différentes versions renforce l’aspect cyclique de l’histoire et son caractère « hermétique ». Ces rééditions successives, où les couvertures se répondent et se modifient, illustrent le voyage sans fin du Major, comme si le personnage lui-même continuait de traverser les mondes au fil des décennies, dans un mouvement perpétuel entre le passé et le présent, entre le lecteur et le créateur.
Conclusion : une œuvre aux frontières multiples
Les couvertures de Garage hermétique sont bien plus que de simples illustrations ; elles incarnent les thèmes de l’œuvre elle-même : le passage, la frontière, l’inconnu. Mœbius, en jouant avec les formats, les couleurs et les perspectives, invite le lecteur à voyager au-delà des pages, dans un espace où chaque frontière est une invitation à découvrir un nouvel univers. Ce va-et-vient entre les dimensions et les éditions renforce le mystère du Major Grubert, éternel voyageur d’entre les mondes, dont chaque apparition semble une nouvelle interprétation de sa propre histoire.
Ainsi, l’histoire des couvertures de Garage hermétique illustre parfaitement la puissance de l’œuvre de Mœbius : une quête sans fin, un mystère sans cesse renouvelé, un voyage qui, à chaque page, s’ouvre sur un autre monde.
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